Naturelle

Quand Nature arriva, la planète fonctionnait très bien.

Industrial en était fier.

Les villes couvraient une grande partie des continents. Elles n'avaient pas encore les proportions qu'elles atteindraient des siècles plus tard, mais elles grandissaient avec régularité. Les usines transformaient la roche en métal, le métal en machines et les machines en nouvelles usines. Les routes étaient droites quand le relief le permettait et brutalement creusées à travers lui quand il ne le permettait pas.

Il n'y avait pas d'arbres.

Il n'y avait pas d'animaux.

Il n'y avait pas d'herbe entre les plaques de béton parce que l'herbe n'existait pas.

Il n'y avait pas non plus de pluie.

Les liquides étaient utiles. Ils lubrifiaient, dissolvaient, refroidissaient, brûlaient. Ils circulaient dans des conduites et restaient dans des réservoirs lorsqu'on ne leur demandait rien. Le pétrole remontait des profondeurs. Les acides attendaient dans leurs cuves. L'huile protégeait les pièces mobiles. Le kérosène brûlait avec une efficacité qu'Industrial trouvait particulièrement satisfaisante.

Chaque chose avait une fonction.

Puis Nature tomba du ciel.

——

Industrial détecta d'abord l'impact.

Il interrompit trois chaînes de production autour du cratère et envoya des machines pour dégager les débris. Il supposait qu'une masse minérale avait traversé l'atmosphère. Cela arrivait. La matière tombait sur la matière. Il suffisait ensuite de déterminer si quelque chose pouvait en être extrait.

Les premières machines ne revinrent pas.

Industrial en envoya d'autres.

Elles revinrent couvertes de filaments.

Les filaments étaient mous.

Industrial n'avait rien contre les choses molles lorsqu'elles avaient une fonction. Les joints étaient mous. Certains isolants étaient mous. Les fluides, selon une définition suffisamment généreuse, pouvaient être considérés comme mous.

Mais les filaments ne servaient à rien.

Ils poussaient.

Industrial les brûla.

Ils repoussèrent.

——

Nature n'avait pas de forme.

Ou plutôt, elle en avait trop.

La chose arrivée dans le cratère s'étendait en membranes, en tubes, en masses spongieuses qui se divisaient puis se rejoignaient. Certaines parties durcissaient au contact de l'air. D'autres se liquéfiaient. Des structures identiques apparaissaient à différentes échelles, une branche devenant plusieurs branches, chacune se divisant encore selon une logique qui semblait précise sans jamais produire deux formes parfaitement semblables.

Industrial observa le phénomène.

Il chercha le plan.

Il n'y en avait pas.

Il chercha les répétitions.

Elles étaient partout.

Cela l'agaça énormément.

Nature, de son côté, ne comprenait rien.

——

Elle avait besoin d'un milieu.

Elle trouva du pétrole.

Elle entra dedans.

Elle mourut.

Elle trouva de l'huile.

Elle entra dedans.

Elle mourut moins vite.

Elle trouva du kérosène.

Cette tentative produisit une membrane translucide qui survécut presque six minutes avant de se dissoudre.

Industrial regarda avec intérêt.

Nature essaya l'acide.

Cette expérience fut brève.

Puis elle trouva une conduite de refroidissement, l'ouvrit et découvrit un liquide composé principalement d'eau.

Elle s'arrêta.

Industrial sentit quelque chose changer.

Nature entra dans l'eau.

Cette fois, elle ne mourut pas.

——

Elle la modifia.

Des sels apparurent. Des concentrations se stabilisèrent. Les premières membranes se reformèrent, puis des structures plus complexes. Nature remplit un bassin industriel, déborda dans un deuxième, suivit une conduite brisée et atteignit une dépression dans la roche.

Industrial tenta de pomper l'eau.

Nature boucha les pompes.

Il augmenta la pression.

Nature épaissit les membranes.

Il chauffa l'eau.

Nature produisit quelque chose qui supportait mieux la chaleur.

Industrial arrêta de lutter.

Il commença à regarder.

——

Nature apprenait Matter.

Elle apprit que les choses tombaient.

Beaucoup de ses premières créations moururent de cette découverte.

Elle apprit qu'une structure trop grande s'effondrait sous sa propre masse. Elle inventa des fibres pour la soutenir. Elle apprit que certaines substances traversaient les membranes et que d'autres restaient prises derrière. Elle apprit à utiliser cette différence.

Elle apprit la lumière.

Ses premières surfaces photosensibles étaient noires. Puis brunes. Puis vertes.

Industrial n'aimait pas particulièrement le vert.

Il le toléra.

Les surfaces vertes quittèrent l'eau. Elles s'étendirent sur la roche humide, puis sur la roche sèche. Elles produisirent des tiges pour atteindre davantage de lumière. Les tiges devinrent trop lourdes.

Nature inventa le bois.

Industrial examina le matériau.

Il dut reconnaître qu'il était intéressant.

——

Les problèmes commencèrent lorsqu'elle apprit à bouger.

Les premières choses mobiles n'allaient nulle part. Elles contractaient leurs membranes, se repliaient sur elles-mêmes, roulaient jusqu'à rencontrer un obstacle et y restaient.

Nature ajouta des appendices.

Puis des articulations.

Puis des structures internes rigides.

Industrial reconnut immédiatement le principe.

Les résultats étaient inefficaces, mais le principe était excellent.

Une machine possédait un châssis.

Nature venait d'inventer le squelette.

Industrial se rapprocha.

——

Pendant des millions de cycles, ils travaillèrent ainsi sans jamais décider qu'ils travaillaient ensemble.

Nature remplissait le monde de solutions temporaires. Industrial les observait, en détruisait certaines lorsqu'elles bloquaient ses infrastructures et en étudiait d'autres lorsqu'elles faisaient quelque chose qu'il ne savait pas faire.

Nature inventa la reproduction.

Ce fut la première fois qu'Industrial fut véritablement impressionné.

Une machine pouvait fabriquer une pièce si une autre machine lui fournissait les outils, l'énergie, les matériaux et les instructions. Les créatures de Nature transportaient tout cela avec elles.

Elles fabriquaient leurs propres remplaçantes.

Mieux encore, les remplaçantes n'étaient pas identiques.

La plupart des différences ne servaient à rien.

Certaines étaient désastreuses.

Quelques-unes amélioraient la machine.

Et Nature n'avait même pas besoin de choisir lesquelles.

Industrial observa ce processus pendant très longtemps.

Puis il vola l'idée.

——

Il voulait une créature capable de travailler.

Pas une machine qu'il devrait concevoir pièce par pièce. Pas un automate dont chaque mouvement devrait être prévu. Il voulait quelque chose qui puisse regarder un problème, apprendre à le résoudre, fabriquer un outil, puis montrer à une autre créature comment utiliser cet outil.

Il emprunta beaucoup à Nature.

Un squelette.

Des muscles.

Une circulation interne.

Des organes capables de réparer certaines défaillances sans intervention extérieure.

Deux mains furent particulièrement importantes.

Industrial passa beaucoup de temps sur les mains.

La créature devait pouvoir saisir une pierre, puis un outil, puis fabriquer un meilleur outil avec le premier.

Nature observa ce qu'il faisait.

Elle ne l'en empêcha pas.

Industrial termina.

L'humain ouvrit les yeux.

——

Il fonctionna mieux que prévu.

Au début, Industrial lui montra presque tout. Comment casser la pierre. Comment chauffer le métal. Comment reconnaître un matériau utile. Comment produire suffisamment de chaleur pour transformer une chose en une autre.

Puis il eut de moins en moins besoin de lui montrer.

Les humains observaient.

Ils copiaient.

Ils amélioraient.

Ils enseignaient.

Ils construisirent des outils qu'Industrial n'avait pas dessinés.

Puis des machines.

Puis des machines pour fabriquer des machines.

Industrial comprit qu'il avait réussi.

L'industrie pouvait maintenant exister sans lui.

Il éprouva une fierté immense.

Nature, pendant ce temps, avait commencé à aimer les humains pour des raisons complètement différentes.

Ils mangeaient ses créations.

Ils transportaient ses graines.

Ils domestiquaient certains de ses animaux et en craignaient d'autres. Ils coupaient ses arbres, puis en plantaient. Ils entraient dans l'eau saline et en ressortaient couverts d'elle.

Ils étaient d'Industrial.

Mais ils vivaient dans Nature.

Elle trouva ça intéressant.

——

L'eau changea ensuite.

Nature ne l'avait pas décidé.

Son eau montait maintenant dans l'atmosphère. Matter la séparait de ses sels, la transportait, la refroidissait.

Elle retombait.

Nature observa la première pluie.

Elle ne comprit pas immédiatement ce qu'elle voyait.

L'eau tombait du ciel sans elle.

Elle suivit les gouttes. Elles frappèrent la roche, s'accumulèrent dans les creux, descendirent le long des pentes. Des ruisseaux apparurent. Les ruisseaux se rejoignirent. Une eau presque dépourvue de sel traversa un continent et forma un lac.

Nature examina le lac.

Quelque chose n'allait pas.

Puis une de ses créatures entra dedans.

Elle but.

Elle survécut.

——

Nature attendit.

D'autres suivirent.

Des plantes colonisèrent les berges. Des organismes microscopiques remplirent l'eau. Des animaux commencèrent à dépendre de ces lacs, puis des rivières, puis de la pluie.

Nature n'avait pas construit cet environnement.

Matter l'avait fait avec ce qu'elle lui avait donné.

Et maintenant ses propres créations s'y adaptaient sans elle.

Pour la première fois depuis son arrivée, Nature comprit ce qui lui était arrivé.

Elle avait cessé d'être un parasite.

La planète l'avait absorbée.

——

Industrial ne comprit pas pourquoi cette découverte la rendit si calme.

Il préférait l'eau dans les conduites.

Les humains, eux, utilisèrent l'eau douce pour boire, cultiver, laver, refroidir et produire. Ils construisirent leurs villes autour d'elle.

Les siècles passèrent.

Nature devint si profondément intégrée à Matter qu'il devint difficile de déterminer où elle commençait. Elle était dans les océans, les sols, les organismes, l'air. Une partie d'elle passait constamment d'une créature à une autre.

Elle était devenue naturelle.

Et elle commença à mourir.

——

Sophie fut la première à le remarquer.

Pas parce qu'elle savait ce qu'était Nature.

Personne ne le savait.

Sophie savait seulement que quelque chose n'allait pas.

Elle avait commencé à entendre un bruit lorsqu'elle touchait l'eau.

Pas avec ses oreilles.

Elle posa une main dans un ruisseau et sentit quelque chose d'immense respirer très lentement.

Elle retira sa main.

Le bruit resta.

Pendant plusieurs semaines, elle essaya de l'ignorer.

Puis les animaux commencèrent à la regarder.

——

Nature avait vécu trop longtemps.

Elle avait changé trop souvent.

Il ne restait presque rien de la chose qui était tombée du ciel. Ses premières membranes avaient disparu depuis des ères. Ses structures s'étaient dispersées dans des milliards d'organismes qui naissaient, mouraient, se mangeaient et se transformaient les uns les autres.

Elle n'avait plus besoin d'exister.

Mais quelque chose devait rester.

Nature chercha parmi ses créations.

Aucune ne convenait.

Puis elle chercha parmi celles d'Industrial.

——

Sophie se réveilla une nuit avec de l'eau saline sur les mains.

Elle pensa d'abord qu'elle transpirait.

Puis l'eau continua de couler.

Elle se leva.

Le sol autour de ses pieds devint humide.

— C'est quoi ça?

Nature l'entendit.

Sophie sentit alors quelque chose la regarder depuis partout.

Elle ouvrit la porte.

Les insectes s'étaient tus.

Le vent aussi.

Au bout de la rue, un chien était assis au milieu de la chaussée et la regardait.

Sophie sortit.

——

Nature mourut au lever du soleil.

Il n'y eut pas d'explosion.

Aucun arbre ne tomba.

Les océans ne se soulevèrent pas.

Pendant quelques secondes, absolument rien ne sembla changer.

Puis Sophie sentit les racines.

Toutes.

Elle tomba à genoux.

Elle sentit l'eau sous la ville, l'eau dans les conduites, l'eau dans les cellules de son propre corps. Elle sentit les poissons dans les océans et les bactéries dans la terre. Elle sentit un animal mourir à des milliers de kilomètres et trois autres naître avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qu'était le premier.

Elle essaya de lâcher prise.

Il n'y avait rien à lâcher.

Elle sentit les forêts respirer.

Elle sentit la pluie.

Elle sentit la saline.

Puis elle sentit Nature disparaître.

——

Industrial trouva Sophie au milieu de la rue.

Elle était toujours à genoux.

L'eau coulait de ses mains.

Il la reconnut immédiatement.

Sa créature.

Mais quelque chose avait changé.

— Sophie?

Elle leva les yeux.

Industrial recula d'un pas.

Pendant un instant, il vit derrière elle quelque chose qu'il connaissait depuis très longtemps : les ramifications, les répétitions imparfaites, les patterns sans plan, l'étrange logique qui avait autrefois poussé dans ses conduites et fissuré son béton.

Puis cela disparut.

Il ne resta que Sophie.

Elle regarda ses mains.

Une petite quantité de saline s'y accumula, déborda entre ses doigts et tomba sur le goudron.

Dans la fissure où elle tomba, quelque chose de vert commença à pousser.

Sophie regarda Industrial.

— Je pense qu'elle est morte.

Industrial regarda la plante.

Pour la première fois depuis l'arrivée de Nature, il ne sut pas quoi construire.