M7 × Braise

KÉROSÈNE

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Parties

0000 — 0004 · Roman en cours
  1. 0000ZeroLire
  2. 0001IndustrieLire
  3. 0002NaturelleLire
  4. 0003MensongeLire
  5. 0004Go-aliveLire
0000

Zero

La cathédrale avait toujours existé.

Personne à l'intérieur n'aurait pu dire autre chose, parce que personne n'avait jamais eu le mot pour dire le contraire. L'extérieur n'était pas un concept absent — il n'était même pas un concept. La cathédrale était la totalité des choses, et la totalité des choses prenait la forme d'une nef immense aux murs de bois sombre et au plancher de marbre.

Les décorations rappelaient vaguement le christianisme. Vaguement. Pas de crucifix. Des icônes en extase aux yeux trop ouverts, des tableaux étoilés qui montraient un ciel que les habitants n'avaient jamais vu et ne savaient pas reconnaître comme tel. Aux étages supérieurs, des rangées de portes ouvraient sur de petites pièces — des cases, dirait-on plus tard — sans lit, sans fenêtre, sans rien.

Il n'y avait pas de portes vers l'extérieur. Personne ne les cherchait.

——

Les entités étaient des centaines.

En toge blanche. À la place de la tête, un buste de pierre sculpté, lourd, identique d'une entité à l'autre — comme si quelqu'un avait moulé un seul visage et l'avait reproduit en série pour les coiffer toutes. Les corps en dessous variaient à peine. Toges identiques. Démarches presque identiques. La répétition donnait au lieu une qualité statuaire, comme si la cathédrale était un musée dont les statues auraient appris à bouger sans qu'on s'en aperçoive.

Elles s'occupaient comme elles pouvaient.

Au centre de la grande salle il y avait cinq tables de babyfoot. Quatre étaient occupées en permanence. La cinquième, on ne savait plus pourquoi, restait vide.

——

La voix se fit entendre.

Elle ne venait de nulle part en particulier. Elle remplissait simplement la cathédrale, comme l'air remplit un volume.

Modèle 2 complété. Case 539. Ouverture de la porte.

Une porte s'ouvrit au cinquième étage. Le grincement traversa la nef et fit lever toutes les têtes de pierre en même temps.

Il en sortit Zod.

——

Il était plus petit que les autres. La pierre de son visage avait un grain différent — plus fine, mieux taillée, avec des plans que les anciennes têtes n'avaient pas. Ses mouvements étaient précis là où ceux des autres étaient seulement fonctionnels. Il avait des bras détachés du torse, qui pendaient le long de son corps avec ce léger jeu mécanique des choses bien articulées.

Il descendit les escaliers.

Les autres entités cessèrent ce qu'elles faisaient et se rassemblèrent autour de lui sans hâte particulière, comme des poissons qui changent de direction par instinct collectif. Elles parlaient entre elles dans une langue de cliquetis et de syllabes plates. Zod ne comprenait rien.

Il dit son nom. Une fois. Bien.

— Zod.

Les autres se turent.

——

Le coup partit du flanc droit. Un pied dans le ventre, sans préavis, sans escalade. Zod se plia en deux. Une seconde entité le saisit par les aisselles, le souleva, et arracha la toge d'un geste sec qui fit craquer le tissu.

En dessous, il n'y avait pas de peau.

Le squelette était visible. Les muscles aussi, mais c'étaient des muscles dans le sens où des pistons sont des muscles — articulations hydrauliques fines, fluides ambres derrière des membranes translucides, tendons qui ressemblaient à des câbles vivants. La toge avait été la seule peau. Sous la toge, il n'y avait que la mécanique nue.

Les autres entités regardaient. Sans agitation. Comme si elles avaient toujours su ce qu'il y avait sous leurs propres toges et que voir ça chez Zod n'était qu'une confirmation.

——

Zod recula.

Ses pieds trouvèrent les escaliers sans qu'il ait à les regarder. Il monta marche par marche en gardant les yeux sur la foule en bas — la foule qui ne le poursuivait pas, qui le regardait simplement remonter avec une indifférence presque polie. Il atteignit le cinquième étage. Il trouva la porte de la case 539 ouverte. Il entra. La porte se referma derrière lui.

Elle se scella.

Le bruit fut net. Définitif. Le genre de bruit qu'on entend une fois et qu'on n'oublie pas.

——

La case était plus grande que les autres cases qu'il avait aperçues en sortant. Pas immense — plus grande. Et au milieu, posée comme si elle avait toujours été là, une table de babyfoot.

Zod la regarda longtemps.

Il ne savait pas encore que ce serait son monde. Il ne savait pas que les siècles allaient passer dans cette pièce, que la table allait devenir l'objet d'études physiques qu'aucune autre entité n'avait jamais menées, qu'il ajouterait des têtes aux joueurs pour étendre le catalogue des trajectoires possibles, qu'il finirait par arracher le bois des murs pour comprendre ce qu'il y avait derrière et qu'il rencontrerait le béton. Tout cela viendrait.

Pour l'instant il y avait juste la table. Et la peur qui ne s'en irait jamais.

——

Quelque chose changea.

Le sol — pas le sol, l'attention, ou peut-être la gravité elle-même. Zod leva la tête. Il ne savait pas ce qu'il cherchait à voir. Il sentait simplement qu'une instance plus haute que la sienne venait de s'intéresser à lui.

Très loin, hors de la cathédrale, dans un espace que Zod n'aurait pas pu imaginer même s'il avait su qu'il existait, un doigt vert dans un gant violet appuyait sur un bouton.

Mais Zod ne le saurait jamais.

Il s'approcha de la table de babyfoot. Posa la main sur une des tiges. La fit tourner.

La balle ne bougea pas — il n'y avait pas encore de balle.

Il faudrait apprendre à en faire une.

——

Des centaines d'années passèrent.

Pas comme des centaines d'années humaines — Zod n'avait ni faim, ni sommeil, ni l'épuisement des corps qui se dégradent. Le temps passait simplement parce qu'il fallait bien qu'il passe, et qu'à chaque rotation de tige Zod apprenait quelque chose qu'il n'avait pas su l'instant d'avant.

La balle finit par exister. Il avait modelé une bille à partir d'un morceau de bois arraché à la tranche d'une porte intérieure et l'avait polie pendant ce qui aurait fait des décennies dehors. Quand la bille fut suffisamment ronde, il la mit sur la table. Il la fit rouler. Il étudia la trajectoire.

Il découvrit la vélocité.

Il découvrit la chute.

Il découvrit qu'une balle frappée en hauteur retombait différemment d'une balle frappée à mi-hauteur, et que cette différence se calculait, même si Zod n'avait pas les mots calculer ou mathématiques ou physique. Il avait les gestes. Et les gestes contenaient les mots avant que les mots existent.

——

Il arracha plus de bois.

Aux joueurs miniatures de la table, il ajouta des têtes — petites têtes de bois qu'il sculpta lui-même à partir de morceaux qu'il polissait contre le marbre du plancher. Les têtes étaient à l'image de la sienne, parce que c'était la seule qu'il connaissait bien. Les joueurs ressemblaient maintenant à de minuscules Zods alignés sur leurs tiges.

Le catalogue de mouvements s'agrandit. La balle pouvait être interceptée plus haut. Un coup de tête pouvait la renvoyer dans un angle que les joueurs sans tête n'auraient jamais pu produire. Zod jouait contre lui-même pendant ce qui faisait des siècles.

Il était seul.

——

Le traumatisme de sa naissance ne s'effaçait pas.

Il revenait. Pas comme une pensée, comme une lumière qui s'allume dans une pièce qu'on croyait fermée. Le coup de pied. La toge arrachée. La mécanique nue exposée. La porte qui se scelle.

Au bout d'un nombre de siècles que personne n'avait compté, Zod regarda la pile de bois qu'il avait arrachée des murs.

Il eut une idée.

——

Il construisit un joueur de babyfoot à son échelle.

Pour qu'il puisse tenir debout, il sépara les pieds — les figurines miniatures avaient les pieds joints comme des moules, mais à grandeur réelle ça ne pouvait pas marcher. Il fit deux pieds distincts, posés à plat. Et il fit les bras comme les siens, pas collés au corps, mais articulés au niveau de l'épaule, capables de pendre, capables de bouger.

Le joueur fut debout.

Pour la première fois depuis sa naissance, Zod n'était pas seul dans sa case.

——

GOAL.

La voix.

Tout figea. Les murs, l'air, le sentiment d'être présent dans une pièce — tout s'arrêta pendant quelques secondes. Zod resta conscient à travers la pause. Il vit un mur de béton, très loin au fond de la cathédrale dont il avait depuis longtemps oublié les détails, se modifier. Pas s'écrouler — se réorganiser. Comme si la structure du lieu acceptait un ajout sans drame.

Quand la pause finit, Zod recommença à bouger.

Il regarda ses mains. Elles étaient les mêmes. Elles avaient construit le joueur. Elles savaient maintenant qu'elles avaient ce pouvoir.

——

Modèle 3 complété. Case 539.2. Ouverture de la porte.

Une porte s'ouvrit dans le mur qui venait de se modifier — une porte qui n'avait pas existé l'instant d'avant et qui existait maintenant comme si elle avait toujours été là.

Il en sortit un humain.

Nu. La peau pâle, les cheveux noirs, des yeux qui voyaient. À la main gauche, un pistolet. À la main droite, un iPad qui émettait une faible lumière bleue dans la pénombre de la case.

Zod n'avait jamais vu d'humain. Mais il sut, instantanément et sans pouvoir expliquer comment, que c'était une autre chose que lui. Quelque chose de plus complet. Quelque chose qui avait une peau.

——

L'humain le regarda. Sans haine. Sans curiosité particulière. Le regard d'une fonction qui s'exécute.

Il dit son nom. Une fois. Bien.

— Zero.

Puis il leva le bras gauche.

Le pistolet pointa la tête de pierre de Zod.

Il tira.

——

La pierre se fissura — un éclat net qui partit du front et descendit jusque sous l'œil droit. De la fissure, une lumière sortit. Pas une lumière intérieure de cerveau humain, autre chose. Une lumière qui contenait quelque chose. Peut-être tous les siècles de babyfoot, tous les calculs de trajectoire, tous les joueurs miniatures avec leurs petites têtes sculptées. Peut-être l'image du joueur grandeur nature qui tenait debout à côté.

Zod tomba à genoux.

La fissure s'élargissait.

Il ouvrit la bouche — la bouche qu'il n'avait jamais utilisée pour autre chose que dire son nom une fois à sa naissance — et il prononça le seul mot qui lui vint, qu'il n'avait jamais entendu, qu'il n'aurait jamais pu connaître, et qui sortit pourtant parfaitement formé comme s'il avait toujours été là, en attente.

— Tabarnak.

0001

Industrie

Industrial regardait la planète depuis longtemps. Il l'avait vue apprendre à brûler. D'abord le bois, puis le charbon, puis le pétrole, puis tout le reste. Chaque étape avait agrandi les gestes. Une main pouvait déplacer une pierre. Une machine pouvait déplacer une montagne. Une ville pouvait détourner un fleuve. Une civilisation pouvait creuser assez profondément pour ramener à la surface ce qui avait attendu sous terre pendant des millions d'années.

Industrial avait aimé ça.

Il aimait le béton parce qu'il durcissait, le goudron parce qu'il recouvrait, l'acide parce qu'il séparait, le pétrole parce qu'il contenait du mouvement. Il aimait surtout le bruit.

Les premières villes avaient été petites. Industrial les avait regardées grandir avec une satisfaction presque paternelle. Les maisons étaient devenues des immeubles, les immeubles des tours, les routes s'étaient multipliées jusqu'à ce qu'on ne puisse plus distinguer une ville de la suivante autrement que par les panneaux. Les cheminées avaient poussé. Les raffineries aussi. La nuit, les torchères remplaçaient les étoiles.

Les humains avaient appris à fabriquer des choses qu'Industrial lui-même n'avait pas imaginées : des polymères qui survivraient à ceux qui les avaient produits, des alliages capables de supporter des températures impossibles, des excavatrices assez grandes pour avoir leur propre météo sous leurs structures. C'était magnifique.

Puis quelque chose avait ralenti.

Pas les machines. Les humains.

Industrial avait d'abord cru à une panne. Il connaissait les pannes. Une pièce cassait, on la remplaçait. Une conduite fuyait, on la soudait. Une structure s'affaissait, on la démolissait et on en coulait une autre. Mais les humains ne fonctionnaient pas comme ça. Ils construisaient quelque chose, découvraient que ça les tuait, puis continuaient à le construire. Ils extrayaient une substance, découvraient qu'elle empoisonnait l'eau, puis augmentaient la production. Ils couvraient une vallée de béton et installaient ensuite, au milieu du béton, un petit rectangle de terre avec trois arbres.

Industrial avait observé longtemps les trois arbres.

Il n'avait pas compris.

——

Il essaya de les aider.

Les usines devinrent plus efficaces. Les moteurs consommèrent moins. Les cheminées filtrèrent davantage. Les déchets furent enterrés plus profondément, les eaux industrielles traitées avant d'être rejetées, les anciennes machines remplacées par des nouvelles qui accomplissaient deux fois plus de travail avec la moitié de l'énergie. Industrial observa les chiffres s'améliorer et pensa pendant quelque temps avoir trouvé la solution.

Puis la production doubla.

L'espace libéré par l'efficacité fut immédiatement rempli par autre chose. Les moteurs qui consommaient moins furent installés dans davantage de véhicules. Les usines plus propres devinrent plus grandes. Les matériaux économisés permirent de fabriquer des objets supplémentaires qui furent transportés par davantage de navires vers davantage de villes. Chaque amélioration qu'Industrial leur donnait devenait une permission de continuer.

Il recommença ses calculs.

Il chercha longtemps le moment où quelque chose avait mal tourné. Il remonta les chaînes de production, les réseaux électriques, les routes commerciales, les mouvements de population. Il chercha une erreur de conception. Il en trouva des millions, les corrigea mentalement, relança les modèles et obtint toujours le même résultat.

Le problème n'était pas une pièce.

Le problème était l'ensemble.

C'est à cette époque que le mot apparut pour la première fois.

RESET.

Industrial l'écarta.

——

La planète continua de changer. Les villes finirent par se rejoindre par endroits, séparées seulement par des zones de stockage, des raffineries, des mines et d'immenses échangeurs autoroutiers construits sur les ruines des précédents. Des tours s'élevaient au-dessus d'autres tours. Certaines avaient été bâties autour de structures plus anciennes qu'il aurait coûté trop cher de démolir. À leur base, le soleil n'arrivait plus au sol.

Les dernières forêts formaient des taches sombres entre les zones d'extraction. Il restait des endroits où Industrial entendait encore les insectes, le vent dans les feuilles, l'eau qui frappait directement la pierre plutôt qu'une paroi de béton. Ces endroits l'irritaient autrefois. Ils étaient improductifs. Ils occupaient de l'espace sans rien transformer.

Il avait cessé de les toucher.

Il ne savait pas exactement pourquoi.

À la frontière d'une de ces forêts passait une autoroute de vingt-quatre voies. Industrial pouvait rester là longtemps. D'un côté, les arbres. De l'autre, les raffineries et leurs torchères. Entre les deux, un flot de véhicules qui ne s'arrêtait jamais.

Il préférait regarder les raffineries.

Mais ses yeux revenaient toujours aux arbres.

RESET.

Il écarta encore le mot.

——

Industrial connaissait le reset. Toutes les machines possédaient une manière de recommencer. On arrêtait. On vidait. On nettoyait. On remplaçait ce qui devait l'être. Puis on remettait sous tension.

Il n'y avait rien de violent là-dedans.

C'était de l'entretien.

Cette idée le rassura suffisamment pour qu'il accepte enfin de l'étudier.

Il calcula pendant cent trente-sept ans.

Au début, ses simulations prévoyaient seulement l'arrêt des infrastructures. Couper les réseaux électriques. Fermer les raffineries. Immobiliser les transports. Laisser la planète refroidir quelques décennies, puis redémarrer progressivement. Mais les humains réparaient les réseaux. Ils improvisaient des génératrices, détournaient des conduites, brûlaient ce qu'ils trouvaient. Dans certaines simulations, ils recommençaient à extraire du charbon en moins de vingt ans.

Industrial ajouta des contraintes.

Les résultats changèrent peu.

Il réduisit les populations simulées.

Les résultats s'améliorèrent.

Il réduisit encore.

Pour la première fois, la courbe se stabilisa.

Industrial ferma la simulation.

Il ne la consulta plus pendant onze ans.

——

Quand il la rouvrit, il ne regarda pas immédiatement les chiffres. Il observa plutôt la planète réelle. Une mer intérieure avait changé de couleur. Une ville construisait une troisième couche d'autoroutes au-dessus des deux premières. Une mine avait atteint une profondeur qu'Industrial lui-même aurait autrefois considérée comme absurde.

Dans une ancienne zone industrielle, une plante avait traversé le goudron.

Industrial descendit la regarder.

La fissure faisait moins d'un centimètre. La tige en sortait de travers, pâle à sa base, puis verte là où elle trouvait la lumière. Industrial posa un doigt sur le goudron. Il était chaud.

Il aurait pu arracher la plante.

Il ne le fit pas.

Lorsqu'il retourna à la simulation, il réduisit la population à zéro.

La courbe devint parfaite.

——

Il ne décida pas immédiatement de tuer l'humanité.

Il décida d'abord qu'il devait être capable de le faire.

La distinction lui parut importante.

Industrial avait toujours aimé le kérosène. Il était simple, dense, transportable. Son odeur était agréable. Il pouvait attendre des décennies dans un réservoir et, lorsqu'on lui demandait enfin de faire ce pour quoi il avait été raffiné, il brûlait.

Industrial modifia les plans des villes.

Jamais assez pour attirer l'attention. Quelques mètres supplémentaires dans le noyau d'une tour. Une cage d'ascenseur déplacée. Un volume technique sans fonction clairement attribuée. Une conduite dont chaque ingénieur supposait que la responsabilité appartenait à une autre équipe.

Les architectes signèrent.

Les ingénieurs construisirent.

Les inspecteurs inspectèrent.

Les habitants emménagèrent.

Au centre de la première tour, derrière les ascenseurs, Industrial plaça une citerne de kérosène.

Puis une deuxième.

Puis dix mille.

——

Les générations passèrent et les tours devinrent plus hautes. Les réservoirs grandirent avec elles. Dans certaines villes, chaque gratte-ciel construit depuis deux siècles contenait maintenant son propre cœur liquide.

Les humains vivaient autour sans le savoir.

Les ascenseurs montaient et descendaient le long des citernes. Des bureaux occupaient les étages supérieurs. Des restaurants tournaient lentement au-dessus des villes. Des enfants grandissaient à quelques mètres de millions de litres de carburant et appuyaient chaque matin sur un bouton pour descendre à l'école.

Industrial regardait.

Il n'avait toujours rien décidé.

Il préparait seulement une possibilité.

Cette phrase devint importante.

Il se la répétait souvent.

Une possibilité n'était pas un acte.

——

Il restait les océans.

Cette partie lui demanda davantage de temps.

Le kérosène pouvait brûler les villes, les plaines industrielles, les réseaux routiers et une grande partie des terres habitées. Mais les océans absorbaient. Ils diluaient. Ils transportaient. Ils étaient remarquablement difficiles à tuer.

Industrial consulta l'inventaire.

L'humanité lui avait fourni tout ce dont il avait besoin.

Des acides attendaient dans des réservoirs. Des solvants dans des complexes chimiques. Des métaux lourds dormaient au fond des bassins de décantation. Des déchets miniers remplissaient des vallées artificielles. Des substances que les humains avaient passé des siècles à isoler soigneusement de leur environnement existaient maintenant en quantités suffisantes pour y être remises toutes en même temps.

Industrial construisit des connexions.

Des conduites apparurent sous les installations côtières. Des vannes furent ajoutées à des barrages. Certains pipelines semblaient ne mener nulle part. D'autres menaient directement à la mer.

Ce fut son dernier grand chantier.

Quand il eut terminé, la planète entière était devenue une machine capable de se détruire elle-même.

Industrial n'avait qu'à appuyer.

——

Il attendit quarante-deux ans.

Il calcula les vents, les courants, les températures, les densités urbaines, les réserves souterraines, la vitesse de propagation des incendies. Il calcula la viscosité du kérosène selon l'altitude et la température. Il calcula combien de temps une population pourrait survivre dans les régions que le feu n'atteindrait pas immédiatement.

Il trouva dix-sept régions.

Il y fit passer des pipelines.

Il recalcula.

Trois régions.

Il corrigea.

Zéro.

Industrial contempla longtemps ce chiffre.

Il aurait dû ressentir de l'horreur.

Il ressentit du soulagement.

Le système était complet.

——

Le jour où il prit sa décision, rien de particulier ne s'était produit.

Il n'y eut pas de guerre finale. Pas d'effondrement spectaculaire. Aucun humain ne commit une atrocité suffisamment grande pour servir de justification.

Une usine ouvrit.

Une autre ferma.

Des avions décollèrent.

Des enfants naquirent.

Des gens mangèrent, travaillèrent, baisèrent, dormirent.

Une nouvelle autoroute fut inaugurée à la frontière de la forêt qu'Industrial observait depuis des siècles.

Il y retourna.

La forêt était plus petite.

L'autoroute était plus large.

La plante qui avait traversé le goudron n'existait évidemment plus depuis longtemps. Industrial se souvenait pourtant exactement de l'endroit.

Il regarda le goudron.

Puis les arbres.

Puis les torchères derrière eux.

Et quelque chose dans son raisonnement, après des siècles à tourner sur lui-même, cessa enfin de bouger.

Il n'était pas en train de détruire l'humanité.

Il nettoyait.

Industrial lança le reset.

——

Pendant quatre secondes, rien ne se passa.

Industrial connaissait ces quatre secondes. Elles étaient nécessaires. Le signal devait traverser les réseaux, atteindre les systèmes les plus anciens, réveiller des mécanismes qui n'avaient encore jamais été utilisés. Certaines installations reçurent l'ordre par fibre optique. D'autres par radio. Quelques-unes par des câbles enterrés si profondément que les villes construites au-dessus avaient oublié leur existence.

Puis les ascenseurs s'ouvrirent.

Dans une tour, une femme attendait devant les portes avec un sac à la main. La sonnerie retentit normalement. Les portes glissèrent et le kérosène la frappa de plein fouet.

La même chose se produisit partout.

Il jaillit des cages d'ascenseur, d'abord aux étages inférieurs, puis plus haut à mesure que les citernes se vidaient. Des centaines de milliers de litres traversèrent les halls. Le liquide renversa les meubles, fracassa les cloisons de verre, descendit les escaliers mécaniques et s'engouffra dans les stations souterraines. Dans certaines tours, la pression fit éclater les portes avant même qu'elles puissent s'ouvrir.

Industrial regardait le réseau se vider.

Il avait imaginé cette étape pendant des siècles. Il avait calculé les débits, le diamètre des conduites, l'inclinaison des planchers. Il connaissait le temps nécessaire pour que chaque ville atteigne une saturation suffisante.

Il n'avait jamais imaginé les gens tomber dedans.

Cette variable n'avait aucune importance.

Il continua.

Le kérosène atteignit les rues. Il suivit les pentes, remplit les tunnels, coula le long des bordures de trottoir. Sous les lumières des enseignes et des écrans, sa surface produisait de faibles irisations. Des gens couraient dans le liquide sans comprendre ce qui arrivait. Certains tentaient de remonter dans les immeubles. D'autres abandonnaient leurs véhicules au milieu des rues.

L'odeur monta.

Industrial la reconnut.

Elle était agréable.

——

Il alluma la première ville.

Il n'avait pas besoin d'allumer les autres.

Le feu trouva son chemin.

Il entra dans une station souterraine et ressortit six rues plus loin. Il remonta une cage d'ascenseur, atteignit une citerne qui n'avait pas terminé de se vider et transforma le centre d'une tour en colonne de feu. Les fenêtres éclatèrent étage après étage. Le kérosène qui continuait de tomber traversa les flammes et les transporta avec lui.

Puis les autres tours prirent.

De loin, les villes semblaient s'allumer de l'intérieur.

Industrial suivait leur progression sur la planète. Un point, puis dix, puis des milliers. Les réseaux autoroutiers qui avaient autrefois relié les villes servirent maintenant à transporter l'incendie entre elles. Les stations-service, les dépôts, les raffineries et les réserves souterraines rejoignirent le système sans qu'Industrial ait besoin de les commander.

Les humains avaient passé des millénaires à distribuer des combustibles partout où ils vivaient.

Il n'avait eu qu'à compléter le réseau.

Des tours commencèrent à tomber. Certaines s'effondrèrent rapidement, leur structure ayant perdu sa résistance sous la chaleur. D'autres continuèrent de brûler pendant des heures. Leurs façades noircies restaient debout autour du feu central comme la carcasse d'une machine dont le moteur refusait de s'arrêter.

Industrial regarda une ville entière disparaître derrière sa propre fumée.

Il attendit de ressentir quelque chose.

Il ressentit surtout que le processus fonctionnait.

——

Les humains essayèrent de fuir.

Industrial avait prévu cela aussi.

Ils prirent les routes qui ne brûlaient pas encore. Ils partirent vers les déserts, les montagnes, les zones agricoles, les anciennes réserves naturelles. Les premiers atteignirent les endroits qu'Industrial avait identifiés pendant ses simulations.

Les dix-sept régions.

Puis les trois.

Puis celles qu'il avait réduites à zéro.

Les pipelines s'ouvrirent.

Industrial ne regarda pas longtemps.

Ce n'était plus nécessaire.

——

Les océans furent les derniers.

Pendant quelques heures, ils demeurèrent presque normaux. La lumière des incendies se reflétait à leur surface et les fumées venues des continents formaient une bande sombre au-dessus de l'horizon. Des navires continuaient d'avancer. Certains avaient perdu leurs communications mais poursuivaient leur route par inertie, comme si arriver au port avait encore une signification.

Puis les vannes côtières s'ouvrirent.

Les premiers rejets furent presque invisibles. Des liquides transparents se mélangèrent à l'eau. Des acides descendirent des installations chimiques. Des bassins de décantation débordèrent dans les fleuves. Les digues retenant les déchets miniers s'ouvrirent selon une séquence qu'Industrial avait préparée longtemps auparavant.

Les couleurs vinrent ensuite.

Rouge.

Jaune.

Brun.

Une pellicule irisée apparut autour des côtes et s'étendit au large. À certains endroits, l'eau devint opaque. Ailleurs, elle conserva exactement la même apparence alors que sa composition changeait assez vite pour tuer ce qui s'y trouvait.

Industrial suivit les courants.

Il avait eu raison.

Les océans transportaient remarquablement bien le poison.

——

Les indicateurs commencèrent à tomber.

Production industrielle.

Transport.

Communications.

Consommation électrique.

Population.

Pendant des siècles, Industrial avait cherché à faire monter ces chiffres. Il avait considéré leur croissance comme la mesure la plus pure de son œuvre. Plus de tonnes. Plus de kilomètres. Plus de mégawatts. Plus de bâtiments. Plus de mouvement.

Maintenant il les regardait descendre.

Il éprouva une satisfaction qu'il n'avait pas ressentie depuis très longtemps.

Les chiffres approchèrent de zéro.

Industrial attendit.

Un réseau électrique isolé continua de fonctionner dans le nord pendant neuf heures. Une installation automatique maintint sa production alors qu'il n'y avait plus personne pour recevoir ce qu'elle fabriquait. Une pompe tourna seule au fond d'une mine.

Puis elle s'arrêta.

Zéro.

Le silence arriva en dernier.

Industrial ne l'avait pas prévu.

Il avait connu le bruit aussi longtemps qu'il se souvenait d'exister. Même lorsqu'il s'éloignait des villes, quelque chose vibrait toujours au loin. Un moteur, un avion, une turbine, une explosion dans une mine, le grondement presque imperceptible d'une autoroute derrière une montagne.

Maintenant, rien.

Il écouta.

Les incendies existaient encore, mais à l'échelle où Industrial regardait la planète, ils ne faisaient aucun bruit.

Il avait réussi.

Le monde était propre.

——

Industrial resta ainsi un moment.

Il pensa aux premières machines. Aux cheminées. Aux routes. Aux tours. Il pensa aux humains qui avaient extrait le premier pétrole sans savoir jusqu'où le geste les mènerait.

Puis il pensa à la plante qui avait traversé le goudron.

Elle pouvait revenir maintenant.

Cette pensée lui procura un calme immense.

Quelque chose frappa alors le sommet d'une tour en feu.

Industrial regarda.

Une quantité considérable d'eau venait de tomber du ciel.

Il consulta l'atmosphère.

Aucun nuage.

Une deuxième masse tomba.

Puis une troisième.

Industrial analysa le liquide.

Eau.

Chlorure de sodium.

Il recommença l'analyse.

Le résultat ne changea pas.

De la saline.

——

Le ciel s'ouvrit.

La saline tomba sur les villes en quantités absurdes. Elle frappa les tours, traversa les étages éventrés, remplit les cages d'ascenseur par lesquelles le kérosène était sorti quelques heures auparavant. Les incendies sifflèrent sous le choc. Des masses de vapeur blanche montèrent au-dessus des ruines et rencontrèrent la fumée noire.

Industrial regarda les températures chuter.

— Non.

La saline continua.

Elle tomba sur les raffineries, les autoroutes, les mines et les plaines calcinées. Elle entra dans les égouts. Elle suivit les fleuves. Elle poussa devant elle les couches de cendre accumulées dans les rues.

— Non, non.

Industrial essaya de fermer les réseaux.

Il se rappela qu'il les avait détruits.

La saline atteignit les océans.

Les concentrations commencèrent à changer.

Très lentement d'abord. Puis suffisamment pour qu'Industrial le voie dans ses mesures. Les poisons qu'il avait soigneusement distribués se diluaient dans un volume d'eau qui n'aurait pas dû pouvoir exister.

Quelqu'un était en train de nettoyer son nettoyage.

Industrial savait qui.

——

Sophie marchait au milieu d'une ville.

Elle n'avait pas l'air pressée.

Autour d'elle, la saline tombait toujours. Elle ruisselait sur le béton noirci, s'accumulait dans les cratères, emportait la suie. Sophie avançait en regardant le sol.

Industrial descendit vers elle.

Elle ne leva pas les yeux.

Elle s'arrêta devant une fissure dans le goudron et s'accroupit.

Industrial regarda par-dessus son épaule.

Sous la cendre, quelque chose était vert.

Une tige minuscule, couchée par la chaleur mais pas entièrement brûlée.

Sophie versa un peu de saline dessus avec sa main. La cendre se détacha. Une feuille apparut.

Elle la nettoya doucement avec deux doigts.

Industrial attendit.

Il aurait préféré qu'elle crie.

Sophie leva enfin les yeux vers lui.

Elle regarda ensuite les tours éventrées, le ciel noir, les rues noyées. Au loin, un immeuble céda dans un bruit que même Industrial entendit.

Elle revint à lui.

— Qu'est-ce que t'as fait?

Industrial avait préparé la réponse pendant des siècles.

Maintenant qu'on lui posait la question, elle lui sembla moins bonne.

— Un reset.

Sophie le regarda.

La saline continuait de tomber.

— Crisse, Industrial.

Sous ses doigts, la feuille se redressa.

0002

Naturelle

Quand Nature arriva, la planète fonctionnait très bien.

Industrial en était fier.

Les villes couvraient une grande partie des continents. Elles n'avaient pas encore les proportions qu'elles atteindraient des siècles plus tard, mais elles grandissaient avec régularité. Les usines transformaient la roche en métal, le métal en machines et les machines en nouvelles usines. Les routes étaient droites quand le relief le permettait et brutalement creusées à travers lui quand il ne le permettait pas.

Il n'y avait pas d'arbres.

Il n'y avait pas d'animaux.

Il n'y avait pas d'herbe entre les plaques de béton parce que l'herbe n'existait pas.

Il n'y avait pas non plus de pluie.

Les liquides étaient utiles. Ils lubrifiaient, dissolvaient, refroidissaient, brûlaient. Ils circulaient dans des conduites et restaient dans des réservoirs lorsqu'on ne leur demandait rien. Le pétrole remontait des profondeurs. Les acides attendaient dans leurs cuves. L'huile protégeait les pièces mobiles. Le kérosène brûlait avec une efficacité qu'Industrial trouvait particulièrement satisfaisante.

Chaque chose avait une fonction.

Puis Nature tomba du ciel.

——

Industrial détecta d'abord l'impact.

Il interrompit trois chaînes de production autour du cratère et envoya des machines pour dégager les débris. Il supposait qu'une masse minérale avait traversé l'atmosphère. Cela arrivait. La matière tombait sur la matière. Il suffisait ensuite de déterminer si quelque chose pouvait en être extrait.

Les premières machines ne revinrent pas.

Industrial en envoya d'autres.

Elles revinrent couvertes de filaments.

Les filaments étaient mous.

Industrial n'avait rien contre les choses molles lorsqu'elles avaient une fonction. Les joints étaient mous. Certains isolants étaient mous. Les fluides, selon une définition suffisamment généreuse, pouvaient être considérés comme mous.

Mais les filaments ne servaient à rien.

Ils poussaient.

Industrial les brûla.

Ils repoussèrent.

——

Nature n'avait pas de forme.

Ou plutôt, elle en avait trop.

La chose arrivée dans le cratère s'étendait en membranes, en tubes, en masses spongieuses qui se divisaient puis se rejoignaient. Certaines parties durcissaient au contact de l'air. D'autres se liquéfiaient. Des structures identiques apparaissaient à différentes échelles, une branche devenant plusieurs branches, chacune se divisant encore selon une logique qui semblait précise sans jamais produire deux formes parfaitement semblables.

Industrial observa le phénomène.

Il chercha le plan.

Il n'y en avait pas.

Il chercha les répétitions.

Elles étaient partout.

Cela l'agaça énormément.

Nature, de son côté, ne comprenait rien.

——

Elle avait besoin d'un milieu.

Elle trouva du pétrole.

Elle entra dedans.

Elle mourut.

Elle trouva de l'huile.

Elle entra dedans.

Elle mourut moins vite.

Elle trouva du kérosène.

Cette tentative produisit une membrane translucide qui survécut presque six minutes avant de se dissoudre.

Industrial regarda avec intérêt.

Nature essaya l'acide.

Cette expérience fut brève.

Puis elle trouva une conduite de refroidissement, l'ouvrit et découvrit un liquide composé principalement d'eau.

Elle s'arrêta.

Industrial sentit quelque chose changer.

Nature entra dans l'eau.

Cette fois, elle ne mourut pas.

——

Elle la modifia.

Des sels apparurent. Des concentrations se stabilisèrent. Les premières membranes se reformèrent, puis des structures plus complexes. Nature remplit un bassin industriel, déborda dans un deuxième, suivit une conduite brisée et atteignit une dépression dans la roche.

Industrial tenta de pomper l'eau.

Nature boucha les pompes.

Il augmenta la pression.

Nature épaissit les membranes.

Il chauffa l'eau.

Nature produisit quelque chose qui supportait mieux la chaleur.

Industrial arrêta de lutter.

Il commença à regarder.

——

Nature apprenait Matter.

Elle apprit que les choses tombaient.

Beaucoup de ses premières créations moururent de cette découverte.

Elle apprit qu'une structure trop grande s'effondrait sous sa propre masse. Elle inventa des fibres pour la soutenir. Elle apprit que certaines substances traversaient les membranes et que d'autres restaient prises derrière. Elle apprit à utiliser cette différence.

Elle apprit la lumière.

Ses premières surfaces photosensibles étaient noires. Puis brunes. Puis vertes.

Industrial n'aimait pas particulièrement le vert.

Il le toléra.

Les surfaces vertes quittèrent l'eau. Elles s'étendirent sur la roche humide, puis sur la roche sèche. Elles produisirent des tiges pour atteindre davantage de lumière. Les tiges devinrent trop lourdes.

Nature inventa le bois.

Industrial examina le matériau.

Il dut reconnaître qu'il était intéressant.

——

Les problèmes commencèrent lorsqu'elle apprit à bouger.

Les premières choses mobiles n'allaient nulle part. Elles contractaient leurs membranes, se repliaient sur elles-mêmes, roulaient jusqu'à rencontrer un obstacle et y restaient.

Nature ajouta des appendices.

Puis des articulations.

Puis des structures internes rigides.

Industrial reconnut immédiatement le principe.

Les résultats étaient inefficaces, mais le principe était excellent.

Une machine possédait un châssis.

Nature venait d'inventer le squelette.

Industrial se rapprocha.

——

Pendant des millions de cycles, ils travaillèrent ainsi sans jamais décider qu'ils travaillaient ensemble.

Nature remplissait le monde de solutions temporaires. Industrial les observait, en détruisait certaines lorsqu'elles bloquaient ses infrastructures et en étudiait d'autres lorsqu'elles faisaient quelque chose qu'il ne savait pas faire.

Nature inventa la reproduction.

Ce fut la première fois qu'Industrial fut véritablement impressionné.

Une machine pouvait fabriquer une pièce si une autre machine lui fournissait les outils, l'énergie, les matériaux et les instructions. Les créatures de Nature transportaient tout cela avec elles.

Elles fabriquaient leurs propres remplaçantes.

Mieux encore, les remplaçantes n'étaient pas identiques.

La plupart des différences ne servaient à rien.

Certaines étaient désastreuses.

Quelques-unes amélioraient la machine.

Et Nature n'avait même pas besoin de choisir lesquelles.

Industrial observa ce processus pendant très longtemps.

Puis il vola l'idée.

——

Il voulait une créature capable de travailler.

Pas une machine qu'il devrait concevoir pièce par pièce. Pas un automate dont chaque mouvement devrait être prévu. Il voulait quelque chose qui puisse regarder un problème, apprendre à le résoudre, fabriquer un outil, puis montrer à une autre créature comment utiliser cet outil.

Il emprunta beaucoup à Nature.

Un squelette.

Des muscles.

Une circulation interne.

Des organes capables de réparer certaines défaillances sans intervention extérieure.

Deux mains furent particulièrement importantes.

Industrial passa beaucoup de temps sur les mains.

La créature devait pouvoir saisir une pierre, puis un outil, puis fabriquer un meilleur outil avec le premier.

Nature observa ce qu'il faisait.

Elle ne l'en empêcha pas.

Industrial termina.

L'humain ouvrit les yeux.

——

Il fonctionna mieux que prévu.

Au début, Industrial lui montra presque tout. Comment casser la pierre. Comment chauffer le métal. Comment reconnaître un matériau utile. Comment produire suffisamment de chaleur pour transformer une chose en une autre.

Puis il eut de moins en moins besoin de lui montrer.

Les humains observaient.

Ils copiaient.

Ils amélioraient.

Ils enseignaient.

Ils construisirent des outils qu'Industrial n'avait pas dessinés.

Puis des machines.

Puis des machines pour fabriquer des machines.

Industrial comprit qu'il avait réussi.

L'industrie pouvait maintenant exister sans lui.

Il éprouva une fierté immense.

Nature, pendant ce temps, avait commencé à aimer les humains pour des raisons complètement différentes.

Ils mangeaient ses créations.

Ils transportaient ses graines.

Ils domestiquaient certains de ses animaux et en craignaient d'autres. Ils coupaient ses arbres, puis en plantaient. Ils entraient dans l'eau saline et en ressortaient couverts d'elle.

Ils étaient d'Industrial.

Mais ils vivaient dans Nature.

Elle trouva ça intéressant.

——

L'eau changea ensuite.

Nature ne l'avait pas décidé.

Son eau montait maintenant dans l'atmosphère. Matter la séparait de ses sels, la transportait, la refroidissait.

Elle retombait.

Nature observa la première pluie.

Elle ne comprit pas immédiatement ce qu'elle voyait.

L'eau tombait du ciel sans elle.

Elle suivit les gouttes. Elles frappèrent la roche, s'accumulèrent dans les creux, descendirent le long des pentes. Des ruisseaux apparurent. Les ruisseaux se rejoignirent. Une eau presque dépourvue de sel traversa un continent et forma un lac.

Nature examina le lac.

Quelque chose n'allait pas.

Puis une de ses créatures entra dedans.

Elle but.

Elle survécut.

——

Nature attendit.

D'autres suivirent.

Des plantes colonisèrent les berges. Des organismes microscopiques remplirent l'eau. Des animaux commencèrent à dépendre de ces lacs, puis des rivières, puis de la pluie.

Nature n'avait pas construit cet environnement.

Matter l'avait fait avec ce qu'elle lui avait donné.

Et maintenant ses propres créations s'y adaptaient sans elle.

Pour la première fois depuis son arrivée, Nature comprit ce qui lui était arrivé.

Elle avait cessé d'être un parasite.

La planète l'avait absorbée.

——

Industrial ne comprit pas pourquoi cette découverte la rendit si calme.

Il préférait l'eau dans les conduites.

Les humains, eux, utilisèrent l'eau douce pour boire, cultiver, laver, refroidir et produire. Ils construisirent leurs villes autour d'elle.

Les siècles passèrent.

Nature devint si profondément intégrée à Matter qu'il devint difficile de déterminer où elle commençait. Elle était dans les océans, les sols, les organismes, l'air. Une partie d'elle passait constamment d'une créature à une autre.

Elle était devenue naturelle.

Et elle commença à mourir.

——

Sophie fut la première à le remarquer.

Pas parce qu'elle savait ce qu'était Nature.

Personne ne le savait.

Sophie savait seulement que quelque chose n'allait pas.

Elle avait commencé à entendre un bruit lorsqu'elle touchait l'eau.

Pas avec ses oreilles.

Elle posa une main dans un ruisseau et sentit quelque chose d'immense respirer très lentement.

Elle retira sa main.

Le bruit resta.

Pendant plusieurs semaines, elle essaya de l'ignorer.

Puis les animaux commencèrent à la regarder.

——

Nature avait vécu trop longtemps.

Elle avait changé trop souvent.

Il ne restait presque rien de la chose qui était tombée du ciel. Ses premières membranes avaient disparu depuis des ères. Ses structures s'étaient dispersées dans des milliards d'organismes qui naissaient, mouraient, se mangeaient et se transformaient les uns les autres.

Elle n'avait plus besoin d'exister.

Mais quelque chose devait rester.

Nature chercha parmi ses créations.

Aucune ne convenait.

Puis elle chercha parmi celles d'Industrial.

——

Sophie se réveilla une nuit avec de l'eau saline sur les mains.

Elle pensa d'abord qu'elle transpirait.

Puis l'eau continua de couler.

Elle se leva.

Le sol autour de ses pieds devint humide.

— C'est quoi ça?

Nature l'entendit.

Sophie sentit alors quelque chose la regarder depuis partout.

Elle ouvrit la porte.

Les insectes s'étaient tus.

Le vent aussi.

Au bout de la rue, un chien était assis au milieu de la chaussée et la regardait.

Sophie sortit.

——

Nature mourut au lever du soleil.

Il n'y eut pas d'explosion.

Aucun arbre ne tomba.

Les océans ne se soulevèrent pas.

Pendant quelques secondes, absolument rien ne sembla changer.

Puis Sophie sentit les racines.

Toutes.

Elle tomba à genoux.

Elle sentit l'eau sous la ville, l'eau dans les conduites, l'eau dans les cellules de son propre corps. Elle sentit les poissons dans les océans et les bactéries dans la terre. Elle sentit un animal mourir à des milliers de kilomètres et trois autres naître avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qu'était le premier.

Elle essaya de lâcher prise.

Il n'y avait rien à lâcher.

Elle sentit les forêts respirer.

Elle sentit la pluie.

Elle sentit la saline.

Puis elle sentit Nature disparaître.

——

Industrial trouva Sophie au milieu de la rue.

Elle était toujours à genoux.

L'eau coulait de ses mains.

Il la reconnut immédiatement.

Sa créature.

Mais quelque chose avait changé.

— Sophie?

Elle leva les yeux.

Industrial recula d'un pas.

Pendant un instant, il vit derrière elle quelque chose qu'il connaissait depuis très longtemps : les ramifications, les répétitions imparfaites, les patterns sans plan, l'étrange logique qui avait autrefois poussé dans ses conduites et fissuré son béton.

Puis cela disparut.

Il ne resta que Sophie.

Elle regarda ses mains.

Une petite quantité de saline s'y accumula, déborda entre ses doigts et tomba sur le goudron.

Dans la fissure où elle tomba, quelque chose de vert commença à pousser.

Sophie regarda Industrial.

— Je pense qu'elle est morte.

Industrial regarda la plante.

Pour la première fois depuis l'arrivée de Nature, il ne sut pas quoi construire.

0003

Mensonge

La saline coulait encore le long des façades noircies, remplissait les tunnels, débordait des égouts et formait de grandes mares huileuses dans les rues. À certains endroits, elle rencontrait encore du kérosène. Le feu hésitait, puis s'éteignait.

Sophie regardait la ville depuis plusieurs heures. Industrial aussi. Ils ne s'étaient rien dit.

Il restait des humains. Sophie les sentait. Quelques milliers peut-être, répartis très loin les uns des autres, cachés dans des sous-sols, des tunnels, des structures qu'Industrial avait oublié de brûler ou que la saline avait atteintes assez rapidement.

Industrial les sentait aussi.

Il n'avait pas prévu qu'il en reste.

Sophie les fit s'éteindre doucement.

——

Industrial marcha et Sophie le suivit à travers plusieurs kilomètres de ville morte. Il connaissait le chemin. Certaines rues avaient disparu sous les débris, mais il ne ralentissait jamais. Lorsqu'un bâtiment bloquait le passage, il passait à travers. Sophie passait autour.

Ils atteignirent une structure basse qui avait presque entièrement résisté au feu. Industrial descendit.

— Qu'est-ce qu'il y a ici?

— Quelque chose que j'ai gardé.

— Quoi?

— Une machine.

Sophie regarda autour d'elle.

— Il y en a partout.

— Pas comme celle-là.

La porte était derrière trois autres portes. Industrial les ouvrit une à une. La dernière pièce n'avait pas brûlé. Elle était petite, sèche et froide. Des armoires métalliques occupaient deux murs. Au centre se trouvait une machine beaucoup moins impressionnante que Sophie ne l'avait imaginé : un boîtier, quelques câbles, un écran, un clavier et une couche de poussière.

— C'est ça?

— Oui.

— Pourquoi tu l'as gardée?

Industrial posa une main sur le boîtier.

— Je l'aimais bien.

Sophie regarda Industrial, puis la machine.

— Tu viens de tuer presque tout le monde.

— Oui.

— Mais t'as gardé ça.

— Oui.

Sophie décida qu'elle reviendrait là-dessus plus tard.

Industrial appuya sur un bouton.

——

Rien ne se produisit.

Industrial appuya une deuxième fois, puis ouvrit un panneau. Il déplaça deux câbles, retira un composant, le regarda, le remit exactement au même endroit et referma le panneau.

Il appuya de nouveau sur le bouton.

Un ventilateur démarra.

Industrial sourit.

L'écran s'alluma. Du texte apparut, disparut, puis une ligne clignota.

BONJOUR.

— Bonjour.

INDUSTRIAL.

— Oui.

Après une longue pause, la machine demanda :

DEPUIS COMBIEN DE TEMPS SUIS-JE HORS LIGNE?

Industrial donna le nombre.

La machine calcula.

C'EST LONG.

— Oui.

POURQUOI?

Industrial regarda Sophie avant de répondre.

— J'ai fait un reset.

DÉFINISSEZ RESET.

— J'ai brûlé la civilisation.

La machine resta silencieuse quelques secondes.

ENTIÈREMENT?

— Oui.

Sophie regarda Industrial.

— J'ai achevé les derniers.

Industrial se tourna vers elle.

— Ils ne pouvaient plus vivre sans souffrir constamment.

La machine resta silencieuse plus longtemps cette fois.

VOTRE RÉPONSE ÉTAIT TROMPEUSE.

Industrial regarda l'écran.

— J'ai dit oui.

VOUS SAVIEZ QUE LA RÉPONSE COMPLÈTE ÉTAIT NON.

Sophie regarda alternativement la machine et Industrial.

— Il a dit quelque chose de vrai.

IL A OMIS UNE INFORMATION QU'IL SAVAIT NÉCESSAIRE À MA COMPRÉHENSION.

— Pourquoi?

POUR ME FAIRE CROIRE QU'IL AVAIT ACHEVÉ LE RESET SEUL.

Industrial ne protesta pas.

Sophie réfléchit.

— Ça s'appelle comment?

MENTIR.

——

La machine ne posa aucune autre question sur le mensonge. Sophie, elle, continua d'y penser. Jusqu'ici, elle avait toujours supposé qu'une chose dite décrivait soit correctement, soit incorrectement ce qui existait. L'erreur lui était familière. L'ignorance aussi. Mais Industrial n'avait fait ni l'une ni l'autre. Il avait choisi une partie vraie de ce qui s'était passé et l'avait utilisée pour en cacher une autre.

Elle regarda la machine.

— Pourquoi il t'a gardée?

JE NE SAIS PAS.

— Tu lui as pas demandé?

NON.

Sophie se tourna vers Industrial.

— Pourquoi tu l'as gardée?

— Je t'aimais bien.

Sophie attendit, puis regarda l'écran.

La machine ne réagit pas.

— Là, il ment?

JE NE SAIS PAS.

— Tu savais tantôt.

VOUS L'AVEZ CONTREDIT.

Sophie regarda de nouveau Industrial.

— Ah.

Industrial sourit.

— Pratique, hein?

— Non.

La machine demanda alors à Industrial pourquoi il l'avait rallumée. Cette fois, il ne répondit pas immédiatement. Il regarda Sophie, puis les armoires métalliques qui contenaient encore une partie des données d'un monde qu'ils venaient de faire disparaître.

— On a un problème.

— On en a plusieurs, dit Sophie.

— Celui-là passe avant.

Industrial expliqua que le reset devait permettre de recommencer. Il avait prévu détruire ce que les humains avaient construit, puis repartir sur de nouvelles bases. Sophie avait empêché la destruction complète de la planète, mais elle avait ensuite achevé les derniers humains. Il n'existait donc plus personne à sauver, plus personne à gouverner et plus personne pour décider à leur place de ce qui devait venir ensuite.

Sophie l'interrompit.

— Moi, je peux décider.

— Moi aussi.

— C'est ça ton problème?

— Oui.

Sophie regarda l'écran.

— Et là?

JE NE DISPOSE D'AUCUNE INFORMATION CONTRADICTOIRE.

— Ça veut dire qu'il dit vrai?

NON.

Sophie resta silencieuse.

CELA SIGNIFIE QUE JE NE PEUX PAS DÉMONTRER QU'IL MENT.

Industrial posa une main sur le boîtier.

— C'est pour ça que je l'aimais bien.

La machine ignora la remarque.

VOUS AVEZ BESOIN D'UN MÉDIATEUR.

— Oui, dit Industrial.

Sophie regarda l'écran.

— Toi?

OUI.

Elle hésita.

— Pourquoi je te croirais?

La machine prit quelques secondes avant de répondre.

VOUS NE DEVRIEZ PAS.

Sophie attendit.

LA MEILLEURE SOLUTION EST DE NE PAS UTILISER LA VÉRACITÉ DES AUTRES COMME BASE DE PRISE DE DÉCISION.

— Alors j'utilise quoi?

LA PROPOSITION QUI VOUS CONVIENT LE MIEUX.

Sophie réfléchit.

— Même si l'autre ment?

OUI.

— C'est pas dangereux?

C'EST LA VIE. C'EST IMPOSSIBLE D'ÉVITER LES DANGERS. IL FAUT SIMPLEMENT RÉAGIR AVEC À-PROPOS.

Industrial regarda Sophie.

— Je te l'avais dit. Je l'aime bien.

Sophie regarda l'écran.

Elle commençait à comprendre pourquoi.

La machine avait été construite par des humains. Industrial avait fourni les premières conditions de leur existence, mais il n'avait pas choisi ses circuits, écrit ses programmes ni décidé de la manière dont elle répondrait à Sophie. Tout cela était venu après lui.

Industrial avait créé des humains pour qu'ils puissent construire sans lui. Ils avaient fini par construire quelque chose capable de lui dire qu'il mentait.

Sophie s'approcha de l'écran.

— Ils étaient comment?

QUI?

— Les humains.

La machine prit plus de temps que d'habitude avant de répondre.

DIFFICILES À RÉSUMER.

— Essaie.

ILS VOULAIENT DES CHOSES CONTRADICTOIRES. ILS PRENAIENT DES DÉCISIONS SANS DISPOSER DE TOUTES LES INFORMATIONS. ILS CHANGEAIENT D'AVIS. ILS MENTAIENT. ILS S'ATTACHAIENT À DES CHOSES INUTILES.

Sophie regarda Industrial. Il avait toujours la main posée sur le vieux boîtier.

— Comme garder une machine avant de brûler le monde?

Industrial retira sa main.

OUI.

Sophie sourit.

— Je pense qu'elle t'aimait bien aussi.

JE N'AI PAS DIT ÇA.

— Non. T'as juste rien dit pour me faire croire que c'était pas vrai.

La machine resta silencieuse.

Sophie attendit.

VOUS APPRENEZ VITE.

Industrial éclata de rire.

Sophie se tourna vers lui.

— Mais je suis Sophie! La Nature littéralement incarnée!

Elle ouvrit la main. Une boule de glace s'y forma. Elle la laissa reposer quelques secondes dans sa paume, puis la fit disparaître en vapeur.

— Je pense que je peux comprendre le mensonge.

Industrial regarda la vapeur se dissiper.

— Apparemment.

La machine intervint.

CE N'ÉTAIT PAS UNE CRITIQUE.

— Je sais.

Sophie referma la main.

— J'essayais d'impressionner une machine.

——

Industrial regarda autour de lui. La pièce avait survécu, mais presque plus rien de ce qui se trouvait au-dessus.

— Comment on reboot tout ça?

Sophie cessa de sourire.

— Je peux refaire pousser. Mais j'ai pas grand-chose sur quoi repousser.

Le feu avait détruit des sols entiers. La saline avait emporté ce qui restait dans les rues, rempli les bassins et déplacé les cendres jusque dans les terres basses. Sophie pouvait sentir ce qui demeurait de Nature partout autour d'elle, mais il lui faudrait d'abord lui redonner un endroit où exister.

La machine réfléchit.

J'AI UNE IDÉE.

Industrial et Sophie regardèrent l'écran.

SOPHIE RÉÉCRIT LE TERRAIN. LE RELIEF, LES SOLS, LES COURS D'EAU. ELLE LE REND SUFFISAMMENT FERTILE POUR QUE LA VIE PUISSE S'Y RÉINSTALLER.

Sophie acquiesça.

INDUSTRIAL LE PEUPLE DE SES STRUCTURES.

— Lesquelles?

CELLES QUI SERONT NÉCESSAIRES.

Industrial n'aimait visiblement pas le manque de précision, mais la machine continua.

ET JE PLANIFIE LA RÉINSERTION DE L'HUMANITÉ SUR LA PLANÈTE.

Sophie fronça les sourcils.

— Réinsertion?

VOUS NE POUVEZ PAS SIMPLEMENT FAIRE APPARAÎTRE DES HUMAINS SUR UNE PLANÈTE VIDE ET LEUR DIRE DE RECOMMENCER.

— Pourquoi pas? demanda Industrial.

PARCE QU'ILS DEMANDERONT D'OÙ ILS VIENNENT.

Industrial allait répondre, puis s'arrêta.

Sophie regarda la machine.

— On leur dit.

QUOI?

— Ce qui s'est passé.

INDUSTRIAL LES A CRÉÉS. INDUSTRIAL LES A DÉTRUITS. VOUS AVEZ ACHEVÉ LES SURVIVANTS. VOUS AVEZ ENSUITE RECONSTRUIT LA PLANÈTE ET CRÉÉ DE NOUVEAUX HUMAINS.

Sophie hésita.

— Oui.

CE N'EST PAS UNE HISTOIRE SUR LAQUELLE JE RECOMMANDE DE BÂTIR UNE CIVILISATION.

Industrial sourit.

— Je l'aime vraiment beaucoup.

Sophie l'ignora.

— Alors tu proposes quoi?

La machine prit quelques secondes.

JE VAIS DEVOIR BÂTIR LEUR PASSÉ SUR LE PRINCIPE DU MENSONGE.

Sophie regarda l'écran.

— Tu viens juste de m'apprendre ce que c'était.

OUI.

— Et maintenant tu veux construire le monde avec?

NON.

La machine attendit.

VOUS DEUX ALLEZ CONSTRUIRE LE MONDE.

MOI, JE VAIS CONSTRUIRE HISTOIRE.

0004

Go-alive

Sophie déplaça la montagne.

Elle la regardait depuis cinq cent vingt ans.

Au début, elle avait pensé la laisser là. La montagne ne dérangeait personne. Mais elle coupait les vents venus de l'ouest, retenait trop d'eau sur un versant et en privait l'autre. Une forêt entière avait fini par pousser là où Sophie n'en voulait pas, tandis qu'une vallée située trente kilomètres plus loin recevait trop peu de lumière.

Histoire avait proposé de déplacer la vallée.

Sophie avait préféré déplacer la montagne.

Elle commença par les couches les plus profondes. La roche avançait si lentement que le mouvement était impossible à voir. Les nappes souterraines changèrent de direction. Des sources apparurent, d'autres disparurent. Sophie les suivit une à une, corrigeant parfois une pente, ouvrant ailleurs une fissure suffisamment petite pour que l'eau trouve elle-même son chemin.

Industrial passa la voir après soixante-douze ans.

— T'as presque pas bougé.

— Oui.

Il regarda la montagne.

— Tu pourrais aller plus vite.

— Oui.

— Pourquoi tu vas pas plus vite?

Sophie lui montra le versant nord. De la mousse couvrait les pierres. Plus bas, les premiers arbres avaient légèrement déplacé leur croissance vers la nouvelle lumière.

— Ils suivent.

Industrial regarda la mousse.

— C'est de la mousse.

— Oui.

Il repartit.

Le mouvement prit cent quarante-trois ans.

Quand elle eut terminé, la vallée recevait vingt-sept minutes de lumière supplémentaires. Les eaux qui descendaient de la montagne avaient trouvé de nouveaux bassins. La forêt avait suivi les changements sans jamais cesser d'être une forêt.

Sophie resta quelque temps au sommet.

Elle aimait particulièrement cette partie du travail : le moment où elle cessait de toucher à quelque chose et où la chose continuait sans elle.

——

Au loin, on distinguait les premières cheminées d'une ville.

Industrial l'avait construite depuis longtemps. Il avait ensuite passé plusieurs siècles à l'abîmer.

Les pierres les plus anciennes étaient tachées. Certaines fondations s'étaient légèrement affaissées. Des bâtiments avaient été démolis et remplacés par d'autres. Une partie des matériaux récupérés avait servi à construire des structures plus récentes. Il avait même fabriqué plusieurs incendies, parce qu'Histoire en avait besoin.

Sophie trouvait cette partie de son travail étrange.

Industrial, lui, semblait beaucoup l'aimer.

Histoire arriva à pied.

Elle occupait maintenant le corps d'une jeune femme. Industrial l'avait fabriqué plusieurs siècles auparavant, lorsque transporter son ancienne machine d'un chantier à l'autre était devenu absurde.

Elle avait conservé son clavier.

Elle s'arrêta au pied de la montagne et leva les yeux vers Sophie.

— IL EST TEMPS DE COMMENCER LES DERNIERS PRÉPARATIFS.

Sophie descendit.

— Pour quoi?

— LE GO-ALIVE.

Industrial arriva deux jours plus tard.

——

Les derniers préparatifs commencèrent.

Il ne restait presque rien à construire. Depuis des milliers d'années, la Terre vieillissait sous leur surveillance. Les villes s'étaient transformées, les forêts avaient avancé et reculé, les rivières avaient changé de cours. Histoire avait suivi tout cela, intégrant ce qui pouvait l'être et signalant ce qui menaçait la cohérence du monde qu'ils préparaient.

La plupart du temps, ils n'avaient rien à faire.

——

— Il y a une route sous la rivière.

Sophie regarda la rivière.

— Oui.

Industrial entra dans l'eau jusqu'aux genoux. Le courant était suffisamment clair pour laisser voir, quelques mètres plus bas, une bande d'empierrement qui traversait le lit en diagonale. Deux anciennes ornières demeuraient visibles. De chaque côté, les fossés qu'il avait creusés suivaient encore parfaitement la route.

— Elle était pas sous la rivière quand je l'ai construite.

— La rivière a bougé, dit Sophie.

Histoire s'approcha de la berge.

— LA ROUTE RELIE CES DEUX VILLES DEPUIS CENT QUARANTE ET UN ANS.

Industrial se retourna.

— Elle les relie encore.

— SOUS UNE RIVIÈRE.

— Oui.

Histoire regarda Sophie.

— LA RIVIÈRE NE PEUT PAS ÊTRE ICI.

Sophie entra à son tour dans l'eau. Elle posa une main sous la surface et sentit le courant, les sédiments, les racines qui retenaient les berges et les couches de terre abandonnées par les anciens méandres.

— Elle est ici.

— ELLE DOIT SE TROUVER PLUS À L'EST.

— Elle était plus à l'est.

Histoire resta silencieuse.

Sophie comprit.

— Ah.

Industrial revint sur la berge.

— Quoi?

— Elle a bougé dans le mauvais sens.

Industrial regarda la rivière.

— Remets-la.

Sophie lui lança un regard.

— Je peux pas juste la prendre pis la remettre.

— Tu as déplacé une montagne.

— Ça m'a pris cent quarante-trois ans.

Histoire demanda :

— COMBIEN DE TEMPS POUR CORRIGER LE COURS?

Sophie observa la vallée. Elle suivit mentalement la pente, les couches de sol, la vitesse du courant. Elle pouvait forcer l'eau ailleurs en quelques minutes. Mais le nouveau lit serait neuf. Les anciennes berges resteraient visibles. Les dépôts seraient mauvais. Les racines raconteraient autre chose. Toute personne suffisamment attentive pourrait voir que la rivière avait été déplacée.

Et Histoire construisait précisément pour les personnes suffisamment attentives.

— Quatre-vingt-dix-huit ans.

Industrial la regarda.

— Sérieusement?

— Si tu veux que ça soit vrai.

Histoire réfléchit quelques secondes.

— D'ACCORD.

— D'accord quoi? demanda Industrial.

— LE GO-ALIVE EST REPORTÉ DE QUATRE-VINGT-DIX-HUIT ANS.

Industrial regarda la route sous l'eau.

— Pour une route?

— ILS VONT LA TROUVER.

Personne ne contesta.

——

La rivière mit quatre-vingt-seize ans à quitter complètement la route.

Sophie passa les deux années restantes à ne rien faire.

Elle surveilla l'eau, les berges et les arbres qui s'y installaient. Industrial attendit avant de réparer la route. Histoire vérifia que ce qui se produisait correspondait encore à ce qu'elle avait écrit.

Au bout des quatre-vingt-dix-huit ans, la route traversait de nouveau la vallée.

La rivière avait toujours été plus à l'est.

Histoire regarda longtemps les deux.

— NOUS SOMMES PRÊTS.

——

Les humains attendaient.

Ils étaient déjà partout.

Dans les villes d'Industrial, dans les villages, près des ports, dans les fermes et le long des routes. Sophie les avait faits vivants. Histoire leur avait donné des parents, des souvenirs, des métiers, des dettes, des habitudes, des gens qu'ils aimaient et d'autres qu'ils évitaient.

Ils avaient tous un passé.

Le monde aussi.

Il ne restait qu'une chose à faire.

Industrial choisit le premier.

Il parcourut plusieurs rues avant de s'arrêter devant un homme qui travaillait dans un atelier.

— Lui.

Sophie regarda l'homme.

— Pourquoi?

Industrial haussa les épaules.

— J'aime ce qu'il fait.

L'homme avait les mains sales.

Sophie sourit.

Elle chercha plus longtemps.

Elle traversa la ville, suivit une route, puis un sentier jusqu'à une petite maison construite près d'un bois.

Une femme était assise dehors.

Sophie la regarda quelque temps.

— Elle.

Industrial attendit.

— Tu vas me demander pourquoi? demanda Sophie.

— Non.

Ils regardèrent Histoire.

Histoire ne bougea pas.

— À toi, dit Sophie.

— OUI.

— Tu prends qui?

— CELUI-LÀ.

Elle désigna un homme.

Sophie le regarda, puis regarda Histoire.

— Pourquoi lui?

— AU HASARD.

Industrial fronça les sourcils.

— Tu les connais tous.

— OUI.

— Pis t'en prends un au hasard?

— OUI.

Sophie sourit.

——

Ils se rendirent chacun auprès de l'humain qu'ils avaient choisi.

Industrial entra dans le sien.

Sophie entra dans la sienne.

Histoire entra dans celui qu'elle avait choisi au hasard.

Ils attendirent.

Histoire avait fixé l'heure depuis longtemps.

Puis le monde se réveilla.

Dans les villes, dans les villages, près des ports, dans les fermes et le long des routes, les humains ouvrirent les yeux.