Sophie déplaça la montagne.
Elle la regardait depuis cinq cent vingt ans.
Au début, elle avait pensé la laisser là. La montagne ne dérangeait personne. Mais elle coupait les vents venus de l'ouest, retenait trop d'eau sur un versant et en privait l'autre. Une forêt entière avait fini par pousser là où Sophie n'en voulait pas, tandis qu'une vallée située trente kilomètres plus loin recevait trop peu de lumière.
Histoire avait proposé de déplacer la vallée.
Sophie avait préféré déplacer la montagne.
Elle commença par les couches les plus profondes. La roche avançait si lentement que le mouvement était impossible à voir. Les nappes souterraines changèrent de direction. Des sources apparurent, d'autres disparurent. Sophie les suivit une à une, corrigeant parfois une pente, ouvrant ailleurs une fissure suffisamment petite pour que l'eau trouve elle-même son chemin.
Industrial passa la voir après soixante-douze ans.
— T'as presque pas bougé.
— Oui.
Il regarda la montagne.
— Tu pourrais aller plus vite.
— Oui.
— Pourquoi tu vas pas plus vite?
Sophie lui montra le versant nord. De la mousse couvrait les pierres. Plus bas, les premiers arbres avaient légèrement déplacé leur croissance vers la nouvelle lumière.
— Ils suivent.
Industrial regarda la mousse.
— C'est de la mousse.
— Oui.
Il repartit.
Le mouvement prit cent quarante-trois ans.
Quand elle eut terminé, la vallée recevait vingt-sept minutes de lumière supplémentaires. Les eaux qui descendaient de la montagne avaient trouvé de nouveaux bassins. La forêt avait suivi les changements sans jamais cesser d'être une forêt.
Sophie resta quelque temps au sommet.
Elle aimait particulièrement cette partie du travail : le moment où elle cessait de toucher à quelque chose et où la chose continuait sans elle.
Au loin, on distinguait les premières cheminées d'une ville.
Industrial l'avait construite depuis longtemps. Il avait ensuite passé plusieurs siècles à l'abîmer.
Les pierres les plus anciennes étaient tachées. Certaines fondations s'étaient légèrement affaissées. Des bâtiments avaient été démolis et remplacés par d'autres. Une partie des matériaux récupérés avait servi à construire des structures plus récentes. Il avait même fabriqué plusieurs incendies, parce qu'Histoire en avait besoin.
Sophie trouvait cette partie de son travail étrange.
Industrial, lui, semblait beaucoup l'aimer.
Histoire arriva à pied.
Elle occupait maintenant le corps d'une jeune femme. Industrial l'avait fabriqué plusieurs siècles auparavant, lorsque transporter son ancienne machine d'un chantier à l'autre était devenu absurde.
Elle avait conservé son clavier.
Elle s'arrêta au pied de la montagne et leva les yeux vers Sophie.
— IL EST TEMPS DE COMMENCER LES DERNIERS PRÉPARATIFS.
Sophie descendit.
— Pour quoi?
— LE GO-ALIVE.
Industrial arriva deux jours plus tard.
Les derniers préparatifs commencèrent.
Il ne restait presque rien à construire. Depuis des milliers d'années, la Terre vieillissait sous leur surveillance. Les villes s'étaient transformées, les forêts avaient avancé et reculé, les rivières avaient changé de cours. Histoire avait suivi tout cela, intégrant ce qui pouvait l'être et signalant ce qui menaçait la cohérence du monde qu'ils préparaient.
La plupart du temps, ils n'avaient rien à faire.
— Il y a une route sous la rivière.
Sophie regarda la rivière.
— Oui.
Industrial entra dans l'eau jusqu'aux genoux. Le courant était suffisamment clair pour laisser voir, quelques mètres plus bas, une bande d'empierrement qui traversait le lit en diagonale. Deux anciennes ornières demeuraient visibles. De chaque côté, les fossés qu'il avait creusés suivaient encore parfaitement la route.
— Elle était pas sous la rivière quand je l'ai construite.
— La rivière a bougé, dit Sophie.
Histoire s'approcha de la berge.
— LA ROUTE RELIE CES DEUX VILLES DEPUIS CENT QUARANTE ET UN ANS.
Industrial se retourna.
— Elle les relie encore.
— SOUS UNE RIVIÈRE.
— Oui.
Histoire regarda Sophie.
— LA RIVIÈRE NE PEUT PAS ÊTRE ICI.
Sophie entra à son tour dans l'eau. Elle posa une main sous la surface et sentit le courant, les sédiments, les racines qui retenaient les berges et les couches de terre abandonnées par les anciens méandres.
— Elle est ici.
— ELLE DOIT SE TROUVER PLUS À L'EST.
— Elle était plus à l'est.
Histoire resta silencieuse.
Sophie comprit.
— Ah.
Industrial revint sur la berge.
— Quoi?
— Elle a bougé dans le mauvais sens.
Industrial regarda la rivière.
— Remets-la.
Sophie lui lança un regard.
— Je peux pas juste la prendre pis la remettre.
— Tu as déplacé une montagne.
— Ça m'a pris cent quarante-trois ans.
Histoire demanda :
— COMBIEN DE TEMPS POUR CORRIGER LE COURS?
Sophie observa la vallée. Elle suivit mentalement la pente, les couches de sol, la vitesse du courant. Elle pouvait forcer l'eau ailleurs en quelques minutes. Mais le nouveau lit serait neuf. Les anciennes berges resteraient visibles. Les dépôts seraient mauvais. Les racines raconteraient autre chose. Toute personne suffisamment attentive pourrait voir que la rivière avait été déplacée.
Et Histoire construisait précisément pour les personnes suffisamment attentives.
— Quatre-vingt-dix-huit ans.
Industrial la regarda.
— Sérieusement?
— Si tu veux que ça soit vrai.
Histoire réfléchit quelques secondes.
— D'ACCORD.
— D'accord quoi? demanda Industrial.
— LE GO-ALIVE EST REPORTÉ DE QUATRE-VINGT-DIX-HUIT ANS.
Industrial regarda la route sous l'eau.
— Pour une route?
— ILS VONT LA TROUVER.
Personne ne contesta.
La rivière mit quatre-vingt-seize ans à quitter complètement la route.
Sophie passa les deux années restantes à ne rien faire.
Elle surveilla l'eau, les berges et les arbres qui s'y installaient. Industrial attendit avant de réparer la route. Histoire vérifia que ce qui se produisait correspondait encore à ce qu'elle avait écrit.
Au bout des quatre-vingt-dix-huit ans, la route traversait de nouveau la vallée.
La rivière avait toujours été plus à l'est.
Histoire regarda longtemps les deux.
— NOUS SOMMES PRÊTS.
Les humains attendaient.
Ils étaient déjà partout.
Dans les villes d'Industrial, dans les villages, près des ports, dans les fermes et le long des routes. Sophie les avait faits vivants. Histoire leur avait donné des parents, des souvenirs, des métiers, des dettes, des habitudes, des gens qu'ils aimaient et d'autres qu'ils évitaient.
Ils avaient tous un passé.
Le monde aussi.
Il ne restait qu'une chose à faire.
Industrial choisit le premier.
Il parcourut plusieurs rues avant de s'arrêter devant un homme qui travaillait dans un atelier.
— Lui.
Sophie regarda l'homme.
— Pourquoi?
Industrial haussa les épaules.
— J'aime ce qu'il fait.
L'homme avait les mains sales.
Sophie sourit.
Elle chercha plus longtemps.
Elle traversa la ville, suivit une route, puis un sentier jusqu'à une petite maison construite près d'un bois.
Une femme était assise dehors.
Sophie la regarda quelque temps.
— Elle.
Industrial attendit.
— Tu vas me demander pourquoi? demanda Sophie.
— Non.
Ils regardèrent Histoire.
Histoire ne bougea pas.
— À toi, dit Sophie.
— OUI.
— Tu prends qui?
— CELUI-LÀ.
Elle désigna un homme.
Sophie le regarda, puis regarda Histoire.
— Pourquoi lui?
— AU HASARD.
Industrial fronça les sourcils.
— Tu les connais tous.
— OUI.
— Pis t'en prends un au hasard?
— OUI.
Sophie sourit.
Ils se rendirent chacun auprès de l'humain qu'ils avaient choisi.
Industrial entra dans le sien.
Sophie entra dans la sienne.
Histoire entra dans celui qu'elle avait choisi au hasard.
Ils attendirent.
Histoire avait fixé l'heure depuis longtemps.
Puis le monde se réveilla.
Dans les villes, dans les villages, près des ports, dans les fermes et le long des routes, les humains ouvrirent les yeux.