M7 × Braise

localhosts

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Chapitres

I — VI · Roman en cours
  1. IUn vieux contactLire
  2. IILes pieds de BenoîtLire
  3. IIIDix-huitLire
  4. IVJour unLire
  5. VManche rougeLire
  6. VIJe respireLire
Chapitre I

Un vieux contact

Au début, un écureuil regarda les étoiles, sur le dos, pendant dix minutes.

C’est ce que les historiens considèrent aujourd’hui comme le premier contact entre Matter et le Collectif. Il n’existe aucune image de l’événement, personne ne l’observa et, selon toute vraisemblance, rien ne permettait alors de distinguer cet écureuil des quelques millions d’autres qui dormaient, mangeaient, s’accouplaient ou mouraient cette nuit-là. L’animal survécut suffisamment longtemps à l’expérience pour rendre son identification ultérieure difficile, puis mourut sans avoir contribué davantage à l’histoire connue. Personne ne conserva son corps. Personne ne savait qu’il aurait fallu le faire.

Les dix minutes ne furent découvertes que beaucoup plus tard, dans les données d’un projet universitaire abandonné consacré aux déplacements nocturnes de petits mammifères en milieu périurbain. Plusieurs centaines d’animaux avaient été munis de minuscules capteurs qui transmettaient leur position, leur orientation et quelques mesures physiologiques rudimentaires à des bornes installées autour d’un boisé destiné, quelques années plus tard, à disparaître sous un échangeur autoroutier. L’écureuil portait le numéro 18. À 2 h 13, il descendit d’un érable, parcourut un peu moins de six mètres et s’arrêta dans une clairière. Son rythme cardiaque ralentit, puis il se coucha. Rien de cela n’avait quoi que ce soit d’exceptionnel. Ce qui intéressa les historiens fut qu’il resta ensuite neuf minutes et quarante-sept secondes presque parfaitement immobile sur le dos, la tête orientée vers le ciel.

À trois reprises, il modifia légèrement sa position. Ces mouvements étaient si faibles qu’ils furent d’abord classés comme du bruit instrumental, et leur régularité ne fut remarquée que quatre-vingt-deux ans plus tard, lorsqu’une doctorante les compara aux premières sessions humaines documentées. Elle conclut que l’écureuil regardait les étoiles, affirmation qui demeure contestée pour d’excellentes raisons. Les biologistes rappellent qu’un capteur fixé au dos d’un animal ne permet pas de déterminer où se porte son attention et qu’attribuer une intention contemplative à un écureuil mort depuis près d’un siècle constitue une utilisation particulièrement imaginative de données médiocres. Les historiens du Contact répondent généralement qu’ils en sont conscients. Ils soulignent seulement que le comportement de l’animal correspond avec une précision embarrassante à plusieurs caractéristiques qui deviendraient, beaucoup plus tard, familières : l’immobilité, la position dorsale, l’absence complète de locomotion pendant toute la durée présumée du contact et, surtout, la répétition.

L’écureuil 18 recommença le lendemain, puis le surlendemain. La quatrième nuit, il ne regarda pas les étoiles mais une lampe derrière la fenêtre d’une maison située à cent trente mètres du boisé. Il passa onze minutes sur une clôture à lui faire face et revint le lendemain pour y rester dix-sept minutes. Au cours des semaines suivantes, il manifesta le même intérêt prolongé pour des phares, une enseigne lumineuse, le reflet du soleil dans une gouttière et une télévision visible à travers une porte patio. Il passa presque une heure devant une piscine. Jamais il ne tenta d’atteindre ces objets, même lorsqu’ils lui étaient accessibles. Il semblait seulement chercher un endroit stable, s’y installer et regarder, ce qui permit par la suite à plusieurs générations de chercheurs d’écrire des choses remarquablement compliquées sur un écureuil qui, pour autant qu’on puisse le démontrer, avait peut-être simplement développé une passion pour les affaires qui brillent.

Après trente-sept jours, il redevint un écureuil ordinaire. Les données ne montrent aucune transition : à 4 h 08, il quitta son dernier site d’observation, grimpa dans un arbre et reprit un comportement que les chercheurs de l’époque qualifièrent de normal. Il le conserva jusqu’à la fin de la période d’étude. Ce retour à la normale passa entièrement inaperçu, puisque personne n’avait encore remarqué qu’il s’était produit quoi que ce soit d’anormal.

La seule personne à avoir laissé une trace contemporaine du phénomène fut un étudiant chargé de nettoyer les données avant leur archivage. Il avait constaté les périodes d’immobilité récurrentes du sujet 18, les avait vérifiées assez sérieusement pour conclure que le capteur fonctionnait correctement, puis avait inscrit dans une colonne destinée aux commentaires :

18 weird again lol

Pendant longtemps, ce fut le plus ancien document connu concernant le Collectif.

Il fallut encore trente-neuf ans avant que quelqu’un lui réponde.

La question de savoir pourquoi le Collectif choisit un écureuil fut posée beaucoup plus tard, lorsque l’existence même d’un choix ne faisait déjà plus vraiment de doute. La première explication fut aussi la plus intuitive : un organisme moins complexe aurait constitué une interface plus simple. Avant de tenter le contact avec un humain, le Collectif aurait commencé modestement, avec un système nerveux plus petit, un répertoire comportemental limité et une conscience suffisamment rudimentaire pour permettre une première transposition dans Matter.

Cette explication survécut étonnamment longtemps.

Elle avait l’avantage de transformer l’écureuil 18 en prototype. Il devenait une souris de laboratoire choisie par une intelligence étrangère qui aurait progressé méthodiquement vers des organismes de plus en plus sophistiqués jusqu’à atteindre l’être humain. L’histoire était rassurante parce qu’elle reproduisait exactement la hiérarchie que ses auteurs connaissaient déjà : en bas, les petits animaux; quelque part au milieu, les animaux dont on reconnaissait volontiers l’intelligence; tout en haut, l’humain, destination logique de toute tentative sérieuse de communication.

Le problème était que rien, dans les données du sujet 18, ne permettait de décrire ce qui s’était produit comme un simple accès à du matériel biologique.

L’écureuil avait changé.

Pas radicalement. Il continuait à chercher de la nourriture, à éviter les prédateurs, à entretenir son territoire et à accomplir la plupart des comportements attendus de son espèce. Pourtant, pendant trente-sept jours, quelque chose avait modifié la manière dont il distribuait son attention, organisait ses déplacements et employait son temps. Il ne s’était pas contenté de fournir des yeux au Collectif. Il avait commencé à rechercher certaines expériences. Les lumières qu’il observait n’étaient pas toutes les plus fortes ni les plus proches, et plusieurs nécessitaient des détours qui ne pouvaient s’expliquer par ses habitudes antérieures. Même la piscine, longtemps citée comme preuve d’une fascination du Collectif pour les surfaces réfléchissantes, posait un problème plus intéressant : pour la regarder pendant presque une heure, l’écureuil avait dû décider de rester là.

Cette distinction devint fondamentale dans les études ultérieures du Contact. Un localhost n’était pas un appareil auquel le Collectif obtenait temporairement accès. Le contact produisait quelque chose qui n’appartenait complètement ni au user ni à l’organisme qui l’accueillait. Chez les humains, cette zone intermédiaire pouvait être décrite après coup : des préférences inhabituelles, des associations nouvelles, une curiosité dont le localhost se souvenait comme ayant été la sienne alors qu’il ne la reconnaissait plus tout à fait une fois la session terminée. L’écureuil 18 ne laissa évidemment aucun témoignage. Il ne pouvait pas expliquer pourquoi il avait regardé les étoiles ni dire si, pendant neuf minutes et quarante-sept secondes, l’idée lui avait paru parfaitement naturelle.

L’hypothèse de la simplicité reposait donc sur une erreur plus profonde. Un écureuil n’était simple que vu depuis l’extérieur, et surtout depuis l’extérieur humain. Pour réussir le premier contact, le Collectif n’avait pas seulement dû recevoir un signal visuel ou provoquer quelques contractions musculaires. Il avait fallu qu’une forme d’existence ne possédant aucun rapport connu avec Matter rencontre un système vivant capable de faim, de peur, d’orientation, d’apprentissage, de mémoire, de décision et d’attention, puis que quelque chose demeure suffisamment cohérent entre les deux pour que l’animal regarde une étoile plutôt que de retourner dans son arbre.

Pourquoi un écureuil?

La réponse demeure inconnue.

Mais à mesure que l’étude du Collectif progressa, la question elle-même changea. On cessa graduellement de demander pourquoi il n’avait pas commencé par quelque chose de plus complexe.

On commença à demander ce qu’il avait trouvé chez un écureuil qui lui avait donné envie de revenir le lendemain.

Chapitre II

Les pieds de Benoît

Benoît avait laissé son téléphone dans la cuisine et ne s’en aperçut qu’après avoir placé le verre d’eau près du divan, tiré les rideaux et vérifié une deuxième fois que la porte d’entrée était verrouillée. Il resta quelques secondes debout au milieu de la pièce, contrarié moins par l’oubli que par l’obligation de recommencer une partie de sa préparation, puis retourna le chercher près de l’évier, à côté du Brita qu’il avait lui aussi oublié de ranger.

Une notification de Simon l’attendait.

« Tu fais ça ce soir? »

Benoît répondit qu’il commençait dans dix minutes. Les trois petits points apparurent presque immédiatement.

« J’ai reçu mon contrat. »

« Lis-le. »

« lol »

« Simon. »

« J’ai lu le boute avec les jambes. »

« C’est le boute important. »

Benoît revint au salon et brancha son téléphone. Sa routine était devenue assez précise pour qu’il n’ait plus réellement besoin d’y penser : lumières de la cuisine et du corridor éteintes, celle du salon à vingt pour cent, verre placé assez près du divan pour être atteint sans avoir à se redresser. Il n’en aurait probablement pas besoin lui-même. Le verre n’était pas vraiment pour lui.

La première fois, il avait trouvé ridicule la quantité de précautions exigées pour quelque chose qui consistait essentiellement à s’étendre sur un divan. La formation obligatoire avait duré cinquante-deux minutes, dont presque quinze consacrées aux surfaces recommandées : lit, divan ou méridienne suffisamment large, jamais une baignoire même vide, jamais le sol d’une cuisine ou d’une salle de bain. Il fallait éviter les couvertures lourdes, attacher les cheveux longs, retirer tout objet susceptible de tomber sur le visage et garder de l’eau à proximité sans utiliser de contenant cassable. Benoît avait fini par comprendre que les règles les plus stupides étaient probablement celles pour lesquelles quelqu’un avait déjà fourni une raison.

Il ouvrit l’application. Son rendez-vous était toujours prévu pour vingt et une heures trente. Le nom du user n’apparaissait pas; il n’apparaissait jamais. Une suite de caractères identifiait la session, accompagnée de sa durée maximale, de l’état du consentement et des restrictions particulières. Les siennes étaient devenues routinières : aucune activation motrice volontaire, aucune alimentation, aucun accès financier, communications externes permises sur l’appareil désigné, fin immédiate sur demande du localhost ou au dépassement de l’un des seuils physiologiques prévus.

Benoît avait ajouté lui-même l’interdiction d’achat après sa troisième session. Ce n’était pas que le user lui avait acheté quelque chose; il avait simplement passé quarante minutes à regarder des lampes sur le site d’un magasin, non pas des vidéos ni des fiches techniques, mais les photographies elles-mêmes, avec une attention si soutenue que Benoît en avait gardé le souvenir étrange d’avoir découvert l’existence de l’éclairage domestique. Une lampe en verre fumé avait provoqué quelque chose qui ressemblait à de l’émerveillement. La semaine suivante, il l’avait retrouvée dans son panier et avait ajouté la restriction par principe.

Son téléphone vibra de nouveau.

« Question », avait écrit Simon.

« Non. »

« Fuck you. Si je signe là est-ce que je peux changer mes permissions après? »

« Oui. »

« Donc j’ai pas besoin de lire le reste. »

« Je veux que tu te rappelles de cette conversation quand quelque chose utilisera ton corps pour commettre un crime. »

« Ils peuvent pas marcher. »

« C’est vrai. Crime couché seulement. »

« Fraude. »

« T’as donné accès à tes comptes? »

La réponse prit assez longtemps pour que Benoît commence à rire avant même de la recevoir.

« Je lis le contrat. »

Il posa le téléphone sur sa poitrine. Il lui restait quatre minutes, une attente qui lui avait paru interminable lors de ses premières sessions parce qu’il s’attendait encore à percevoir le moment précis où quelque chose arriverait. Il avait surveillé sa respiration, l’heure, le plafond, puis l’heure encore, se demandant s’il allait perdre connaissance, sentir une présence ou constater une modification de sa vision. La documentation était remarquablement mauvaise lorsqu’elle devait décrire l’expérience elle-même. Elle devenait minutieuse dès qu’il était question de sécurité, de consentement ou de responsabilité, puis se réfugiait dans des formulations presque embarrassées lorsqu’elle abordait ce qui se produisait effectivement pendant une session. L’expérience variait d’un localhost à l’autre, disait-elle, et Benoît savait maintenant que cette réponse insuffisante était probablement la plus exacte.

Il n’avait jamais perdu connaissance, entendu de voix ni éprouvé la sensation de dédoublement dont parlaient certains localhosts sur les forums. La première fois, il avait simplement regardé son salon et pensé qu’il était extraordinaire qu’une pièce puisse avoir quatre murs sans qu’il soit possible de les voir simultanément. L’idée lui avait semblé parfaitement raisonnable pendant près de deux heures et n’était redevenue absurde qu’après la fin de la session.

C’était précisément ce qui rendait l’expérience si difficile à expliquer à Simon. Benoît n’était pas remplacé et ne devenait pas spectateur de lui-même; rien ne s’installait derrière ses yeux pour regarder à sa place. Il continuait à avoir l’impression d’être Benoît, avec ses souvenirs, son vocabulaire, ses goûts, ses irritations et la légère douleur qui apparaissait au bas de son dos lorsqu’il restait trop longtemps couché. Seulement, certaines choses devenaient soudain intéressantes. Les murs, les reflets, la résistance du tissu lorsqu’il pressait un doigt contre le divan, le fait qu’un son puisse provenir d’une autre pièce. Une fois, il avait passé presque toute une session à écouter le même morceau parce qu’il n’arrivait plus à considérer comme évidente la séparation entre les instruments.

Après, il se souvenait de tout, y compris d’avoir voulu le faire. C’était parfois le lendemain qu’une préférence cessait de lui appartenir.

À 21 h 29, le verre était à sa droite, le téléphone branché et la porte verrouillée. Benoît était couché sur le dos, les jambes confortablement allongées sous une couverture suffisamment mince pour être repoussée sans effort lorsqu’une dernière vibration annonça un message de Simon.

« Ok j’ai signé. »

« Évidemment. »

À 21 h 30, rien ne se produisit.

Le plafond resta un plafond, la lumière du salon légèrement trop chaude et, lorsqu’un autobus passa dans la rue, quelque chose vibra brièvement dans la cuisine. Benoît attendit encore quelques secondes avant de regarder ses pieds au bout du divan. Il savait qu’il ne devait pas les bouger pendant la session et n’en éprouvait de toute façon aucune envie. Ils lui semblèrent simplement très loin.

Puis cette distance devint intéressante.

Il essaya de déterminer combien d’espace séparait son visage de ses orteils sans utiliser ce qu’il savait déjà de sa propre taille. La question n’avait aucun sens : il connaissait la réponse approximative, connaissait la longueur du divan, savait parfaitement que ses pieds étaient attachés à ses jambes et ses jambes au reste de son corps. Pourtant, aucune de ces connaissances ne lui permettait de résoudre ce qu’il cherchait à comprendre. Il pouvait voir la distance, mais pas la sentir comme une quantité. Il ferma un œil, puis l’autre, et la différence entre les deux images l’occupa assez longtemps pour qu’il oublie pourquoi il avait commencé.

Il pensa à tendre la main vers le verre.

La pensée s’arrêta là.

Il pouvait imaginer le verre, sa position et la manière dont ses doigts devraient se refermer autour de lui. Il savait également qu’il avait le droit de le prendre; les mouvements limités nécessaires à l’hydratation figuraient parmi les exceptions prévues par le protocole. Pourtant, entre l’idée du verre et celle de sa main se trouvait maintenant une difficulté qu’il ne parvenait pas à nommer. Le problème n’était pas de savoir comment bouger son bras. Il savait comment bouger son bras. Le problème était que cette connaissance paraissait appartenir à une catégorie entièrement différente de celle du verre.

Benoît sourit.

— C’est ça qui te mélange?

Il avait pris l’habitude de parler à voix haute même s’il savait que la question ne fonctionnerait pas comme une conversation. Certains localhosts affirmaient obtenir des réponses sous forme d’intuitions; d’autres décrivaient des images, des impulsions ou des changements d’attention. Benoît n’avait jamais rien reçu d’aussi distinct. Lorsqu’il posait une question, il arrivait seulement que quelque chose lui paraisse ensuite évident sans qu’il puisse dire si l’évidence venait de lui.

Il regarda de nouveau ses pieds.

Non.

Ce n’était pas la distance.

La pensée lui vint avec une netteté inhabituelle et il resta immobile, attendant une suite qui ne vint pas. Il essaya de reformuler sa question mentalement, puis renonça presque aussitôt. La curiosité qui l’avait poussé à examiner ses pieds s’était déplacée ailleurs.

Vers la fenêtre.

Les rideaux étaient fermés.

Benoît les regarda pendant plusieurs minutes.

Il savait ce qu’il y avait derrière : la vitre, le balcon, la rue, l’immeuble d’en face. Il pouvait même reconstruire assez précisément la vue sans avoir besoin de se lever. Pourtant, cette connaissance semblait tout à coup extraordinairement différente du fait de voir la rue. Il connaissait quelque chose qui, pour le moment, n’existait dans aucune partie de son champ visuel.

Cette fois, il ne posa pas de question.

Il pensa à l’écureuil.

Tout le monde connaissait l’écureuil.

La comparaison le fit rire et son rire modifia légèrement la position de sa tête sur le coussin. Pendant un instant, le plafond sembla se déplacer avec elle, puis retrouva sa stabilité. Benoît suivit le phénomène avec une attention démesurée avant de comprendre qu’il était en train de recommencer.

— Ah non. Pas les fucking affaires qui brillent.

Son téléphone vibra sur la table.

Il ne pouvait pas l’atteindre sans se redresser et n’essaya pas. L’écran s’alluma néanmoins suffisamment longtemps pour projeter un rectangle pâle sur le plafond.

Benoît cessa de rire.

Il regarda la lumière disparaître.

Puis il attendit qu’elle revienne.

Chapitre III

Dix-huit

Pendant quarante-trois ans, la théologie du Contact reposa sur une question qui, après 2094, devint embarrassante.

Pourquoi nous?

La formulation variait selon les traditions. Certaines refusaient même le nous, trop vague, et distinguaient l’être humain biologique, la personne consciente, l’âme, la créature morale ou simplement l’organisme capable de consentement. D’autres rejetaient la question entière parce qu’elle supposait une intention au Collectif que rien ne permettait d’établir. Malgré ces précautions, le même présupposé se retrouvait presque partout : le Contact avait commencé avec l’humanité.

Il était difficile de faire autrement. Les premiers cas documentés étaient humains. Les premières réponses l’étaient aussi. Tout le vocabulaire avait été construit autour de cette rencontre : localhost, session, consentement, présence, puis Collectif. Même le mot Contact supposait deux côtés suffisamment semblables pour que leur rencontre puisse être reconnue comme telle.

Les religions avaient donc hérité d’un problème qui semblait leur appartenir.

Quelque chose qui n’existait nulle part dans Matter pouvait néanmoins entrer en relation avec une personne. Il ne descendait pas du ciel, n’apparaissait pas dans une chambre et ne parlait pas depuis un objet. Il ne possédait aucun corps connu. Pourtant, il pouvait regarder par des yeux humains, éprouver une température, découvrir le poids d’une couverture et partager suffisamment d’une conscience pour que celle-ci se souvienne ensuite de ce qu’ils avaient voulu ensemble.

Et il demandait la permission.

Ce dernier détail avait occupé les théologiens presque autant que l’existence du Collectif.

Les premiers contrats n’avaient rien arrangé. Pour le public, ils avaient même donné au phénomène une forme beaucoup plus ancienne que lui. Une intelligence invisible proposait à une personne de lui ouvrir volontairement son corps en échange d’une expérience dont personne ne comprenait exactement la nature. Il fallait consentir. Il fallait signer. Des droits étaient accordés et d’autres explicitement refusés. L’accord avait une durée, des conditions et des clauses de révocation.

Le mot pacte apparut moins de deux semaines après la publication du premier modèle de contrat.

Il ne disparut jamais complètement.

Les institutions religieuses réagirent cependant beaucoup moins uniformément que ne le retinrent les récits populaires. Certaines déconseillèrent immédiatement les sessions. Quelques-unes les interdirent à leurs fidèles. D’autres refusèrent de se prononcer sur la nature du Collectif tout en considérant le consentement comme moralement problématique. Plusieurs conclurent au contraire qu’aucune doctrine existante ne permettait de qualifier le phénomène : appeler le Collectif esprit, démon, personne ou même créature revenait déjà à prétendre savoir ce qu’il était.

Les décennies suivantes produisirent une littérature immense.

On se demanda si une prière formulée pendant une session appartenait au localhost. On se demanda si l’intention religieuse pouvait être partagée. On se demanda si une expérience spirituelle vécue pendant le Contact conservait sa valeur après la fin de celui-ci. On se demanda si le Collectif pouvait comprendre la notion de sacré, puis si comprendre était nécessaire pour y participer. Des localhosts croyants témoignèrent d’expériences parfaitement banales. D’autres cessèrent les sessions. Certains commencèrent précisément parce que leur religion les avait mises en garde.

Aucune de ces discussions ne résolut la question initiale.

Pourquoi nous?

En 2094, la réponse devint :

Peut-être pas.

———

L’article comptait cent dix-sept pages, annexes comprises.

Son titre ne mentionnait ni religion, ni théologie, ni âme, ni humanité. Il ne mentionnait même pas le sujet 18. Il s’agissait d’une métaétude sur les signatures comportementales précédant les premiers Contacts humains documentés, réalisée à partir d’archives biométriques suffisamment anciennes pour avoir été recueillies avant que les chercheurs sachent quoi chercher.

Le sujet 18 occupait onze pages.

Cela suffit.

Dans les semaines qui suivirent, les données furent vérifiées par plusieurs équipes. Le capteur existait. Le protocole existait. Les fichiers portaient les signatures attendues. Les métadonnées correspondaient. Les autres animaux suivis par l’étude originale fournissaient un contrôle involontaire remarquablement utile. Rien n’indiquait que les données de 18 avaient été modifiées après leur collecte.

On pouvait contester leur interprétation.

On la contesta.

Il était impossible de prouver qu’un écureuil avait regardé les étoiles. Il était impossible de savoir ce qu’il avait perçu. Il était encore moins possible d’établir qu’une expérience subjective comparable à celle d’un localhost humain avait eu lieu.

Mais il devenait beaucoup plus difficile d’expliquer pourquoi un écureuil gris avait commencé, en 2012, à produire une séquence de comportements dont certaines caractéristiques ne seraient formellement décrites chez l’humain que plusieurs décennies plus tard.

Puis il l’avait fait de nouveau.

Puis encore.

La troisième répétition fut probablement celle qui causa le plus de dommages.

Un événement unique pouvait être une coïncidence. Trois nuits successives exigeaient davantage d’efforts.

Le quatrième soir, 18 regarda une lampe.

Après cela vinrent les phares, une enseigne éclairée, une réflexion de soleil dans une gouttière, un téléviseur aperçu à travers une porte vitrée.

Et la piscine.

La piscine devint, pendant quelques mois, l’objet le plus théologiquement controversé de la planète.

———

Élise Nadeau apprit l’existence de 18 dans un train.

Elle avait soixante et un ans et enseignait depuis trente-deux ans. Son domaine avait changé de nom trois fois au cours de sa carrière, généralement après qu’un terme devenu trop chargé eut été remplacé par un autre qui finissait par accumuler exactement les mêmes problèmes. Elle avait publié deux livres sur le Contact, dirigé un groupe de recherche interconfessionnel et participé à la rédaction d’un avis doctrinal dont une phrase continuait d’être citée vingt ans plus tard, le plus souvent sans les trois paragraphes de précautions qui l’entouraient.

Elle ne lut pas immédiatement l’article.

Quelqu’un lui envoya d’abord un message.

« Ils en ont trouvé un avant nous. »

Élise répondit :

« Un quoi? »

La réponse arriva presque immédiatement.

« Un écureuil. »

Elle pensa à une plaisanterie, puis à une erreur de destinataire. Ensuite apparut le lien vers l’article.

Elle manqua son arrêt.

Plus tard, on lui demanda souvent ce qu’elle avait ressenti en comprenant la portée de la découverte. Les journalistes espéraient généralement une crise. Élise avait consacré une partie considérable de sa vie à réfléchir à la signification religieuse d’un Contact que tout le monde croyait alors avoir commencé avec l’être humain. Il aurait été satisfaisant qu’elle décrive un effondrement, une révélation ou au moins une nuit blanche.

Elle avait surtout été irritée.

Elle relut trois fois la description de la piscine.

Le sujet 18 s’y était rendu après une série de déplacements qui n’étaient pas nécessaires à ses comportements ordinaires observés. Il avait trouvé une position stable. Il était resté là presque une heure.

À regarder quoi exactement, personne ne pouvait le dire.

La surface.

Les réflexions.

La lumière au fond.

Le mouvement produit par le système de filtration.

Le ciel dans l’eau.

Peut-être rien de tout cela.

Le lendemain, Élise annula son premier cours.

À neuf heures dix-sept, son évêque l’appela.

— J’imagine que vous l’avez lu.

— Oui.

— Et?

Élise regarda l’article ouvert sur son bureau.

— L’écureuil?

— L’écureuil.

— Il va falloir être prudents.

Il y eut un silence.

— C’est tout?

— Vous préféreriez quoi?

— Je ne sais pas. Vous avez passé vingt ans à nous dire qu’il ne fallait pas confondre le Contact avec une simple interaction neurologique.

— Je le pense toujours.

— C’est un écureuil.

— J’avais remarqué.

Un autre silence.

— Ça change quelque chose?

Élise fit défiler l’article jusqu’au graphique comparant les périodes d’immobilité de 18 aux premières données humaines disponibles. Elle l’avait déjà regardé suffisamment longtemps pour en connaître la forme.

— Oui.

— Quoi?

Elle aurait pu répondre que la question de la personne devait être reprise. Elle aurait pu parler de conscience animale, d’intention, de création ou des distinctions traditionnelles entre l’être humain et les autres êtres vivants. Elle savait déjà que des dizaines d’articles seraient écrits sur chacun de ces sujets avant la fin de l’année.

Mais ce n’était pas ce qui la dérangeait.

— Je ne sais pas encore.

———

Tout le monde, en revanche, sembla savoir très rapidement.

Les groupes qui considéraient le Contact comme une menace spirituelle annoncèrent que 18 ne changeait rien : un phénomène capable d’utiliser un humain pouvait évidemment utiliser un animal. Certains y virent même une confirmation. Si le consentement distinguait jusque-là le Contact humain d’une possession, que signifiait une session avec un organisme incapable de signer un contrat?

Les défenseurs du Contact répondirent que le contrat n’avait jamais été une propriété du phénomène. C’était une invention humaine, développée après les premiers accidents et imposée aux infrastructures permettant les sessions modernes. Le Collectif n’avait pas rédigé le droit des localhosts.

Cette précision, parfaitement exacte, ne rassura personne.

D’autres traditions accueillirent 18 avec beaucoup moins de difficulté. L’idée que l’être humain n’était pas le seul vivant susceptible d’une relation dépassant sa compréhension ne constituait ni une nouveauté ni une menace. Certains théologiens reprochèrent même à leurs collègues d’avoir pris l’exception humaine pour un fait expérimental alors qu’elle n’avait jamais été qu’une hypothèse culturelle.

Des sermons furent consacrés aux animaux.

Des associations de défense animale demandèrent immédiatement si des Contacts non humains avaient continué après 2012.

Des chercheurs commencèrent à fouiller des décennies d’archives vétérinaires.

Pendant plusieurs mois, toute immobilité animale un peu étrange devint suspecte.

Aucune ne résista à l’examen.

18 demeura seul.

Cette solitude rendit le problème pire.

———

Élise refusa les entrevues pendant neuf jours.

Le dixième, elle accepta une table ronde universitaire parce qu’elle connaissait les autres participants et qu’aucun d’eux n’avait demandé qu’on installe un écureuil en hologramme sur la scène.

La salle était pleine.

Elle écouta pendant près d’une heure des arguments qu’elle connaissait déjà. On discuta de l’âme. On discuta du statut moral des animaux. On discuta de la différence entre un système nerveux capable de soutenir le Contact et une personne capable d’y consentir. Un philosophe soutint que 18 ne démontrait rien sur la conscience animale, seulement qu’un certain arrangement de matière vivante pouvait servir d’interface. Une spécialiste des religions lui demanda alors pourquoi il continuait à employer le mot interface alors que personne ne savait ce qui avait été transmis dans un sens ou dans l’autre.

— Parce qu’il faut bien appeler ça quelque chose.

— C’est précisément comme ça qu’on s’est retrouvés ici.

Quelques personnes rirent.

Élise aussi.

Le modérateur attendit que le bruit retombe avant de se tourner vers elle.

— Professeure Nadeau, votre travail repose beaucoup sur la notion d’intention partagée. Est-ce que 18 invalide cette approche?

La question était inévitable. Elle avait préparé trois réponses dans le train et les avait toutes abandonnées en arrivant.

— Non.

Plusieurs personnes commencèrent à écrire.

— Mais il invalide peut-être la façon dont nous avons déterminé qu’une intention était partagée.

Les mains s’arrêtèrent.

Élise posa les siennes sur la table.

— Nous avons construit nos modèles à partir de localhosts humains capables de nous raconter leur expérience. Ils nous disent qu’une chose devient intéressante. Qu’ils désirent regarder, écouter ou parfois répéter une expérience sans pouvoir toujours distinguer l’origine de ce désir. Nous avons appelé cela une intention partagée parce que cette expression décrit raisonnablement ce qu’ils rapportent.

Elle fit une pause.

— Dix-huit ne peut rien nous rapporter.

Sur l’écran derrière eux se trouvait toujours le graphique des déplacements de l’animal. Personne n’avait prévu de le laisser affiché aussi longtemps.

— Alors soit nous décidons que ses comportements ressemblent aux nôtres mais n’ont rien à voir avec eux, soit nous acceptons la possibilité qu’une expérience semblable ait existé sans langage pour nous la raconter.

— Ce qui reviendrait à attribuer une intention à un écureuil, dit le philosophe.

— Les écureuils ont des intentions.

Quelques rires repartirent dans la salle.

— Vous savez ce que je veux dire.

— Justement, répondit Élise. Je crois que c’est une partie du problème. Nous avons pris l’habitude d’utiliser intention pour désigner quelque chose de beaucoup plus prestigieux que le fait de vouloir aller quelque part ou de vouloir continuer à regarder quelque chose.

— Vous êtes en train de dire que le Contact n’exige peut-être pas une conscience réflexive?

— Je suis en train de dire qu’un écureuil est allé voir une piscine.

Cette fois, le rire fut général.

Élise attendit.

— Et je suis sérieuse.

La salle se calma.

— Il ne s’est pas simplement immobilisé lorsqu’un phénomène lui est arrivé. Il s’est déplacé. Il a recommencé. Certaines des expériences auxquelles il s’est exposé nécessitaient qu’il quitte ses trajectoires habituelles. Nous pouvons discuter de ce qu’il comprenait, de ce qu’il percevait et de ce que le Contact faisait à son attention. Mais si nous voulons conserver l’hypothèse selon laquelle il n’y avait aucune intention parce qu’il s’agissait d’un écureuil, alors nous ne sommes plus en train d’interpréter les données. Nous protégeons une définition.

Quelqu’un, dans la salle, demanda :

— Une définition de quoi?

Élise regarda le graphique.

— De nous.

———

La phrase circula beaucoup plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Elle fut extraite de la conférence, imprimée sur des images de 18 qui n’étaient évidemment pas des images de 18 et utilisée pendant quelques semaines comme preuve qu’Élise Nadeau avait abandonné l’exception humaine, adopté le panpsychisme, nié l’existence de l’âme ou déclaré les écureuils théologiquement équivalents aux humains.

Elle n’avait rien dit de tout cela.

Son évêque l’appela de nouveau.

— Vous auriez pu dire l’être humain.

— J’aurais pu.

— « Nous », ça invite les interprétations.

— Je répondais à une question.

— Vous êtes très mauvaise à répondre seulement à la question.

— C’est pour ça que vous m’appelez.

Il soupira.

— Est-ce qu’on doit modifier l’avis?

Cette fois, Élise ne répondit pas immédiatement.

L’avis avait vingt et un ans. Elle avait participé à sa rédaction lorsqu’on savait déjà suffisamment de choses sur le Contact pour avoir cessé d’en avoir peur à chaque session, mais pas suffisamment pour que les grandes questions aient perdu leur urgence. Le texte était prudent. Il ne déclarait pas le Collectif bon ou mauvais. Il refusait de lui attribuer une nature spirituelle en l’absence de données permettant de distinguer cette hypothèse d’un phénomène inconnu. Il reconnaissait aux fidèles la possibilité de devenir localhosts sous réserve d’un consentement libre, informé et révocable.

Élise avait défendu chacune de ces formulations.

Une phrase, cependant, lui revenait depuis le train.

La singularité du Contact réside dans la rencontre de deux formes d’intelligence capables de reconnaître leur altérité respective.

Elle avait trouvé la phrase particulièrement réussie à l’époque.

— Oui, dit-elle.

— Beaucoup?

— Une phrase.

— Laquelle?

Elle la lui récita.

Le silence dura assez longtemps pour qu’Élise regarde son téléphone afin de vérifier que l’appel n’avait pas été coupé.

— Ah, dit finalement l’évêque.

— Oui.

— On pourrait remplacer intelligence.

— Par quoi?

— Je ne sais pas.

— C’est le problème.

———

Les autres traditions eurent leurs propres phrases à retirer.

Certaines en avaient beaucoup.

La découverte de 18 ne provoqua pas de crise religieuse mondiale, malgré les titres publiés cette année-là. Les fidèles ne quittèrent pas massivement leurs lieux de culte. Les localhosts croyants ne cessèrent pas soudainement leurs sessions. Aucun consensus théologique ne s’effondra en une semaine.

Les changements furent plus petits et, pour cette raison, plus profonds.

Des notes de bas de page apparurent.

Des définitions furent élargies.

Des sermons anciens furent retirés des archives officielles puis remis en ligne lorsque leur disparition attira davantage d’attention que leur contenu. Des facultés organisèrent des colloques aux titres prudents. Des spécialistes des traditions animales, longtemps périphériques aux études du Contact, se retrouvèrent soudain invités partout. Des débats vieux de plusieurs siècles sur la conscience, l’âme, la sensibilité et la place de l’être humain dans la création acquirent un ensemble de données auquel aucun de leurs auteurs originaux n’aurait su quoi faire.

Le changement le plus visible concerna pourtant une question beaucoup plus simple.

On cessa progressivement de demander pourquoi le Collectif avait choisi l’être humain.

Il fallut plusieurs années.

Certaines institutions continuèrent. Certains théologiens soutinrent que 18 représentait une phase préparatoire et que l’humanité demeurait la véritable destination du Contact. L’hypothèse était impossible à réfuter et, pour cette raison, survécut longtemps. D’autres proposèrent que l’expérience animale et l’expérience humaine appartenaient à deux catégories distinctes malgré leurs similitudes comportementales.

Une école entière développa l’idée que 18 avait constitué une sorte de test.

Cette théorie devint suffisamment populaire pour que les chercheurs du Contact finissent par lui donner un nom : l’hypothèse du prototype.

Élise la détestait.

— Pourquoi? lui demanda un étudiant quelques années plus tard. Ça semble quand même logique. Un système plus simple avant un système plus complexe.

Ils étaient six autour d’une table. Le séminaire devait porter sur les premières théologies du Contact, mais 18 finissait presque toujours par apparaître.

Élise posa son stylo.

— Plus simple comment?

L’étudiant haussa les épaules.

— Neurologiquement.

— D’accord.

Elle attendit.

— Ben… un cerveau d’écureuil est moins complexe qu’un cerveau humain.

— Et?

— Ça serait plus facile.

— Pourquoi?

Il sourit, comprenant le piège.

— Je sais pas.

— Personne ne sait.

Elle reprit son stylo.

— Nous ne savons pas ce qui est difficile pour le Collectif.

Cette phrase resta dans la salle.

Élise continua.

— C’est une habitude très humaine. Nous classons les difficultés à partir de ce qui est difficile pour nous. Construire une interface avec un cerveau plus petit nous paraît nécessairement plus facile que construire une interface avec le nôtre. Peut-être. Mais nous n’avons aucune idée de la variable pertinente.

Une étudiante au bout de la table leva légèrement la main, bien qu’Élise leur répétât depuis le début du trimestre qu’ils n’avaient pas besoin de le faire.

— Ça pourrait être l’inverse.

— Oui.

— Ou la taille pourrait rien changer.

— Oui.

— Ou ça pourrait même pas être le cerveau.

Élise sourit.

— Et voilà pourquoi ce domaine est désagréable.

———

Elle retourna à la piscine plusieurs fois au cours des années suivantes.

Pas physiquement. La maison avait été démolie bien avant qu’on découvre l’importance des données et le terrain appartenait désormais à un ensemble résidentiel. Il ne restait de la piscine que quelques photographies aériennes, les plans cadastraux et une reconstruction approximative de ce que le sujet 18 avait pu voir depuis sa position.

La première reconstruction était spectaculaire.

Elle montrait une surface bleu profond reflétant un ciel étoilé, encadrée d’arbres sombres. Elle circula énormément avant que quelqu’un souligne que la couverture de la piscine était probablement en place cette nuit-là.

La deuxième reconstruction montrait donc une grande bâche grise.

Elle circula beaucoup moins.

Élise la préférait.

Une nuit, incapable de dormir, elle l’ouvrit sur son écran et resta longtemps à la regarder.

La bâche était légèrement affaissée au centre. Un peu d’eau s’y était probablement accumulée. Selon les données météorologiques, le vent était presque nul. Une lampe de sécurité installée sur le mur arrière de la maison pouvait avoir produit une réflexion sur les plis du plastique. Aucun détail n’était certain.

Elle essaya d’imaginer ce qu’un écureuil pouvait trouver là.

Puis elle réalisa qu’elle recommençait.

Elle cherchait l’objet remarquable.

Les étoiles. La lampe. Les phares. L’enseigne. Le téléviseur. La gouttière. La piscine. Depuis la publication de l’étude, presque toutes les interprétations avaient traité ces objets comme des indices. Quelque chose dans leur luminosité, leur répétition, leur mouvement ou leur contraste devait expliquer l’intérêt du Contact.

On avait même produit des tableaux.

Élise ferma la reconstruction.

Elle ouvrit ensuite, sans trop savoir pourquoi, un ancien témoignage de localhost qu’elle utilisait depuis des années dans ses cours. Il datait des premières décennies et n’avait rien d’exceptionnel. Une femme y racontait avoir passé une session entière à écouter son réfrigérateur.

Élise connaissait le passage presque par cœur.

La femme expliquait que le son n’avait rien de beau. Elle n’avait pas cru recevoir un message. Elle n’avait éprouvé aucune révélation. Pendant la session, il lui avait simplement semblé extraordinaire qu’un bruit puisse continuer dans une autre pièce alors qu’elle ne voyait pas ce qui le produisait.

Après la session, cette fascination avait disparu.

Élise relut le témoignage.

Puis elle rouvrit la piscine.

Pour la première fois depuis des années, elle ne se demanda pas ce que 18 avait regardé.

Elle se demanda ce que cela faisait de regarder.

———

La distinction paraît aujourd’hui évidente.

Elle ne l’était pas en 2094.

Pendant presque toute l’histoire du Contact, les humains avaient cherché dans les comportements des localhosts des indices sur ce que voulait le Collectif. Les objets longuement observés étaient traités comme des préférences. Les répétitions devenaient des motifs. Les motifs suggéraient des objectifs.

Cette méthode produisit des résultats utiles.

Elle produisit également beaucoup de déchets.

Le sujet 18 força progressivement les chercheurs à considérer une autre possibilité : certains objets n’étaient peut-être pas intéressants pour ce qu’ils étaient, mais pour les propriétés de Matter qu’ils rendaient perceptibles.

Une réflexion séparait un objet de son image.

Une fenêtre permettait de voir quelque chose sans pouvoir l’atteindre.

Une source lumineuse continuait d’exister lorsqu’on détournait les yeux.

Une surface d’eau changeait avec la position de l’observateur.

Une télévision contenait du mouvement sans profondeur accessible.

Un bruit pouvait provenir d’une pièce invisible.

Aucune de ces observations n’exigeait une intelligence mystérieuse.

Un enfant les faisait.

Un animal pouvait les faire.

L’humanité les faisait depuis si longtemps qu’elle avait cessé de les considérer comme des expériences.

Le Collectif, peut-être, non.

Élise ne publia jamais cette dernière phrase.

Elle la trouva trop séduisante.

Elle avait passé suffisamment de temps à étudier le Contact pour savoir qu’une idée séduisante était souvent simplement une erreur qui n’avait pas encore rencontré ses données.

Elle écrivit plutôt :

La découverte du sujet 18 ne permet pas de déterminer pourquoi le Contact a précédé chez lui les premiers cas humains connus. Elle permet toutefois d’abandonner une hypothèse qui n’aurait jamais dû être traitée comme un fait : rien n’indique que le phénomène ait initialement recherché ce que l’être humain considère comme spécifiquement humain.

Elle relut la phrase.

Elle pensa au vieux contrat, au pacte, à l’âme, à quarante ans de débats sur ce qu’une intelligence extérieure à Matter pouvait bien vouloir de l’humanité.

Puis elle pensa à un écureuil couché sur le dos.

Elle ajouta une dernière phrase.

Nous ne savons toujours pas ce qu’il cherchait.

Elle hésita.

Puis corrigea :

Nous ne savons toujours pas ce qu’il regardait.

Chapitre IV

Jour un

Sonia avait payé trois cent vingt dollars supplémentaires pour que son billet indique Historique complet plutôt que Circuit essentiel, et elle n’en éprouvait aucun regret.

La différence consistait principalement en deux repas, une nuit supplémentaire à Worcester et l’accès à trois sites dont l’un était un stationnement.

Le stationnement l’avait convaincue.

Elle avait découvert son existence plusieurs années plus tôt dans un documentaire consacré aux premières infrastructures du Contact. Le bâtiment qui s’y trouvait autrefois n’avait rien eu de particulièrement important. Il avait abrité pendant onze mois une équipe chargée d’analyser les enregistrements physiologiques des premiers sujets humains. Aucun Contact n’y avait eu lieu. Aucune découverte majeure n’y avait été faite. Le laboratoire avait déménagé, l’immeuble avait changé deux fois de propriétaire avant d’être démoli, puis une pharmacie avait occupé le terrain pendant trente-sept ans.

La pharmacie avait également été démolie.

Il restait un stationnement.

Sonia voulait le voir.

Elle avait parfaitement conscience de ce que cela disait d’elle.

À sept heures quarante-cinq, elle descendit donc dans le hall de son hôtel avec un café, un sac beaucoup trop lourd pour une journée en autobus et l’excitation légèrement honteuse d’une adulte qui avait attendu ce voyage pendant des années.

L’autobus était déjà devant l’entrée.

Il était blanc, propre, remarquablement banal. Sonia avait craint quelque chose de thématique. Un véhicule décoré de constellations, de silhouettes humaines couchées ou, pire encore, d’écureuils. À la place, le nom de l’entreprise apparaissait en petites lettres sur la portière, accompagné d’un symbole abstrait qu’elle reconnut comme une variation très prudente du premier diagramme public du Contact.

Elle l’aimait déjà.

Le guide s’appelait Daniel.

Il avait une cinquantaine d’années, des lunettes qu’il retirait constamment sans raison apparente et la voix de quelqu’un qui avait raconté les mêmes histoires assez souvent pour savoir exactement où les gens allaient rire. Il attendit que les vingt-deux voyageurs soient assis avant de prendre le microphone.

— Avant qu’on parte, deux choses. La première : oui, nous allons à Worcester.

Quelques personnes rirent.

Sonia sourit dans son café.

— Je le précise parce que, chaque semaine, quelqu’un me demande si Worcester est vraiment inclus dans le circuit.

Une femme deux rangées devant Sonia leva la main.

— La piscine aussi?

Daniel la regarda.

— Madame, si je vous amenais jusqu’au Massachusetts sans vous montrer où était la piscine, vous auriez le droit de me poursuivre.

Cette fois, presque tout l’autobus rit.

Sonia regarda par la fenêtre pour cacher un sourire beaucoup trop grand.

Parfait.

— Deuxième chose : si vous avez choisi l’option Historique complet, gardez votre badge avec vous. Certains des sites que nous visiterons sont ouverts au public, d’autres sont accessibles uniquement aux groupes enregistrés. Si vous avez choisi le Circuit essentiel, vous n’avez rien fait de mal dans votre vie, mais nous vous abandonnerons à plusieurs reprises.

Un homme au fond demanda :

— On récupère les corps après?

— Seulement le vendredi.

Daniel rangea le microphone.

L’autobus partit.

———

Le premier arrêt était décevant.

Sonia le savait avant même d’y arriver.

Elle avait vu les photographies, les visites virtuelles, deux conférences enregistrées sur la restauration du bâtiment et une vidéo de vingt-six minutes consacrée uniquement à la controverse sur la couleur originale du mur nord. Elle savait que la pièce présentée au public comme le lieu du premier Contact humain documenté avait été reconstruite presque entièrement après un incendie. Elle savait que le fauteuil n’était pas le fauteuil original. Elle savait que la table était de la bonne époque mais provenait d’un autre étage.

Elle savait également qu’elle allait adorer ça.

Le musée occupait maintenant tout le bâtiment.

Le groupe traversa une première salle consacrée aux années précédant le Contact : articles scientifiques, anomalies rétrospectivement intéressantes, hypothèses abandonnées, appareils dont les fabricants n’avaient jamais imaginé qu’ils seraient un jour conservés derrière du verre. Sonia ralentit devant un vieux capteur physiologique dont elle connaissait déjà le numéro de modèle.

Daniel continuait de parler.

— Une des difficultés, quand on visite ces endroits aujourd’hui, c’est qu’on connaît la suite. Tout ce que vous voyez ici semble pointer vers le Contact parce que nous avons construit l’exposition après le Contact. Pour les gens qui utilisaient ces appareils, ce n’était pas ce qu’ils étudiaient.

Sonia apprécia la remarque.

Elle apprécia encore davantage qu’il ne la développe pas.

Ils entrèrent dans la pièce reconstruite à dix heures douze.

Elle était plus petite que Sonia l’avait imaginée.

Ce fut sa première véritable surprise.

Le plafond semblait bas. La fenêtre donnait sur un autre bâtiment. Le fauteuil, malgré les décennies d’images qui l’avaient transformé en objet historique, ressemblait exactement à ce qu’il était : un meuble de bureau choisi par quelqu’un qui n’avait aucune raison de penser qu’il apparaîtrait un jour dans des manuels scolaires.

Sonia resta près de la porte pendant que les autres entraient.

Une petite plaque précisait que seuls le cadre de la fenêtre, une section du plancher et deux éléments du système électrique étaient d’origine.

Elle prit la plaque en photo.

Puis le fauteuil.

Puis la plaque expliquant que le fauteuil n’était pas le fauteuil.

Un homme près d’elle fit exactement la même chose.

Ils se regardèrent.

— Faut documenter ce qui est pas là, dit-il.

— C’est la moitié du tour, répondit Sonia.

Il rit.

Daniel les appela vers le centre de la pièce.

Le premier Contact humain documenté avait duré quatre minutes et onze secondes.

À l’époque, personne ne l’avait appelé ainsi.

La personne assise dans cette pièce avait décrit une altération étrange de son attention, une impression persistante que certains objets possédaient soudain des propriétés qu’elle n’avait jamais remarquées et une difficulté à déterminer pourquoi elle souhaitait continuer à les regarder. Les notes prises immédiatement après l’expérience avaient été reproduites sur un écran mural.

Sonia les avait déjà lues.

Elle les relut.

Daniel expliqua les incertitudes. Le récit avait été reconstruit plusieurs années après les faits. Certains détails provenaient de notes contemporaines, d’autres d’entrevues ultérieures. La chronologie exacte demeurait contestée. Le mot Contact n’existait pas encore dans son sens moderne. Le terme localhost non plus.

Une femme demanda :

— Est-ce qu’on sait quel user c’était?

Daniel secoua la tête.

— Non.

— Même aujourd’hui?

— Même aujourd’hui.

— Il n’a jamais été identifié?

— Vous supposez qu’il y avait quelque chose à identifier.

La femme sembla réfléchir.

Daniel sourit.

— Bienvenue dans la semaine.

Sonia pensa que celle-là aussi, il l’avait probablement faite mille fois.

Elle fonctionnait quand même.

———

Le musée avait commis une erreur.

La boutique était située avant la sortie.

Sonia y entra avec la ferme intention de ne rien acheter.

Elle possédait déjà plusieurs livres sur le Contact, deux reproductions de documents historiques et une édition beaucoup trop chère des premiers protocoles annotés. Elle n’avait besoin de rien.

Elle passa devant les vêtements.

Devant les tasses.

Devant une série de petites reproductions du fauteuil.

Elle s’arrêta.

La reproduction faisait environ douze centimètres de haut. Une étiquette attachée à l’accoudoir précisait :

RÉPLIQUE COMMÉMORATIVE — MODÈLE DE 2076

Sous cette ligne, en caractères plus petits :

Le fauteuil original n’a pas été conservé.

Sonia le prit.

Elle le reposa.

Elle fit le tour de la boutique.

Elle revint.

— C’est vraiment cave, murmura-t-elle.

— Oui, dit quelqu’un derrière elle.

C’était l’homme de la plaque.

Il en avait déjà un dans les mains.

Sonia prit le sien.

———

À midi, ils mangèrent dans un restaurant situé à quelques rues du musée.

Sonia se retrouva avec l’homme de la plaque, qui s’appelait Malik, la femme qui avait posé la question sur la piscine, qui s’appelait Joanne, et un couple de retraités, Louise et Robert, qui avaient jusque-là passé la journée assez tranquillement à suivre le groupe. Ils effectuaient le circuit parce que leur fille était localhost depuis huit ans.

La conversation passa rapidement du musée aux différentes raisons pour lesquelles chacun était là.

Joanne avait déjà fait trois circuits historiques plus courts.

— Mais jamais Worcester, précisa-t-elle.

Comme si cela expliquait tout.

Ça expliquait tout.

Malik enseignait l’histoire des sciences dans une école secondaire et avait obtenu le voyage pour ses cinquante ans. Louise et Robert voulaient comprendre quelque chose que leur fille faisait régulièrement et qu’ils continuaient, selon leurs propres mots, à trouver « un peu weird ».

Personne ne demanda immédiatement à Sonia pourquoi elle était venue.

Elle en fut presque déçue.

— Moi, annonça-t-elle finalement, je voulais voir le stationnement.

Malik posa sa fourchette.

— Quel stationnement?

Sonia lui expliqua.

Son visage changea progressivement.

— Il est sur ce circuit?

— Historique complet.

Malik sortit son programme.

— Jour deux.

Il leva les yeux.

— Oh, tabarnak.

Sonia éclata de rire.

Elle venait de trouver son monde.

———

Ils passèrent l’après-midi dans les archives publiques.

Il y avait les premiers rapports, les premières tentatives de classification, les premiers articles à employer des termes qui avaient depuis changé de sens. Une exposition entière était consacrée aux erreurs.

Sonia y passa plus de temps que dans toutes les autres salles.

HYPOTHÈSE DE LA SYNCHRONISATION RÉSIDUELLE — ABANDONNÉE, 2057

MODÈLE DE L’OBSERVATEUR UNIQUE — ABANDONNÉ, 2061

EFFET DE TRANSFERT MNÉSIQUE — TERMINOLOGIE ABANDONNÉE, 2064

Certaines théories avaient duré des années.

D’autres, trois semaines.

Une avait été publiée un lundi et pratiquement détruite le vendredi suivant.

Sonia photographia celle-là.

Vers quatre heures, le groupe commença à fatiguer. Les conversations diminuèrent. Les bancs du musée se remplirent. Même Daniel parlait moins.

Sonia, elle, se sentait merveilleusement bien.

Pas transformée.

Pas émue.

Elle n’avait rien appris qui changeât fondamentalement sa compréhension du Contact.

Elle avait vu un faux fauteuil dans une vraie pièce reconstruite, acheté une miniature du faux fauteuil, mangé un sandwich avec trois inconnus et passé quarante minutes devant une exposition consacrée à des scientifiques qui s’étaient trompés.

C’était exactement ce qu’elle avait espéré.

———

Dans l’autobus du retour, Daniel prit le microphone.

— Demain, nous allons commencer à regarder ce qui s’est passé après que tout le monde eut compris que le Contact était réel.

Quelques personnes relevèrent la tête.

— Ça veut dire protocoles, premières sessions supervisées, réglementation et deux arrêts liés à des accidents. Pour ceux qui ont l’option Historique complet…

Sonia regarda Malik.

Il la regardait déjà.

Daniel continua :

— …nous terminerons la journée par un ancien site d’analyse physiologique qui n’existe plus.

Malik leva discrètement les deux poings.

Sonia dut se mordre l’intérieur de la joue.

— Il s’agit aujourd’hui d’un stationnement.

Daniel marqua une pause.

— Je vous demande de gérer vos attentes.

Sonia regarda par la fenêtre.

Impossible.

Chapitre V

Manche rouge

Mireille trouva André dans le sous-sol, assis sur la troisième marche.

Il ne faisait rien.

Ce fut ce qui l’inquiéta.

Depuis quelques mois, elle avait appris à distinguer les pauses des problèmes. André s’arrêtait maintenant plus souvent qu’avant. Au milieu d’un escalier. Entre la voiture et la maison. Une main sur le comptoir pendant qu’il attendait que quelque chose cesse de tourner ou que son souffle revienne. Il avait développé une façon très particulière de transformer ces moments en décisions ordinaires. Il regardait autour de lui. Il commentait quelque chose. Il vérifiait son téléphone.

Il faisait croire à son corps qu’il avait choisi de s’arrêter.

Cette fois, son téléphone était dans sa poche.

— Ça va?

André leva les yeux.

— Oui.

— Pourquoi t’es assis dans l’escalier?

— J’avais envie de m’asseoir.

Mireille descendit deux marches.

— Dans l’escalier.

— Il était proche.

Elle regarda derrière lui. Il restait huit marches jusqu’au sous-sol.

— Tu montais ou tu descendais?

André réfléchit.

Mireille attendit.

— C’est une excellente question.

Elle descendit jusqu’à lui.

— André.

— Je descendais.

— Pourquoi?

— Parce que je voulais aller en bas.

— Pourquoi?

— Mireille.

— Je te demande ce que tu allais chercher.

Il regarda vers le sous-sol.

La lumière était allumée. De là où ils se trouvaient, on voyait l’établi, une partie des étagères et le vieux congélateur qu’ils parlaient de remplacer depuis six ans.

— Mes pinces.

— Quelles pinces?

— Les bonnes.

— Évidemment.

Il posa une main sur la rampe et commença à se relever.

Mireille tendit la sienne.

André la regarda.

Elle ne bougea pas.

Après quelques secondes, il prit sa main.

Ils se levèrent ensemble.

— Elles sont où, tes pinces?

— En bas.

— Je vais les chercher.

— Je suis déjà rendu ici.

— T’es rendu à la troisième marche.

— C’est presque en bas.

— Il en reste huit.

André regarda les marches.

— T’as compté?

— Oui.

— C’est inquiétant.

— Remonte.

Il soupira.

— Je suis capable de descendre un escalier.

— Je sais.

— Alors pourquoi tu veux que je remonte?

Mireille regarda sa main. Il tenait toujours la rampe.

— Parce qu’après, il faut le remonter.

André ne répondit pas.

Ce fut elle qui détourna les yeux la première.

———

Les pinces étaient sur l’établi.

Mireille les trouva exactement là où André avait dit qu’elles seraient, ce qui l’irrita davantage qu’elle ne l’aurait voulu.

— Les bonnes? cria-t-elle.

— Manche rouge.

Elles avaient le manche rouge.

Elle les prit et regarda autour d’elle.

Le sous-sol appartenait encore à une version de leur vie qui supposait qu’André pouvait descendre ici quand il voulait. Ses outils occupaient tout un mur. Des boîtes de vis étaient classées dans de petits tiroirs transparents. Deux morceaux de bois attendaient sur l’établi. Une lampe démontée depuis probablement trois mois reposait sur une serviette.

Mireille connaissait assez bien son mari pour savoir qu’il n’accepterait jamais qu’elle remonte tout ça.

Elle connaissait également assez bien l’escalier pour savoir qu’il allait devenir un problème.

Elle éteignit la lumière et remonta.

André l’attendait dans la cuisine.

— Merci.

Elle posa les pinces sur le comptoir.

— On va devoir monter certaines affaires.

— Non.

— André.

— Pas aujourd’hui.

— J’ai pas dit aujourd’hui.

— Tu le pensais très fort.

Il prit les pinces.

Mireille regarda ce qu’il faisait.

Une petite pièce métallique dépassait du mécanisme de la fenêtre au-dessus de l’évier. André l’attrapa avec les pinces, tourna légèrement, relâcha.

— Voilà.

Il ouvrit la fenêtre.

Elle glissa sans résistance.

Mireille la regarda.

— C’est pour ça?

— Oui.

— T’es descendu au sous-sol pour réparer la fenêtre?

— J’étais tanné qu’elle bloque.

— Tu pouvais me demander d’aller chercher les pinces.

André referma la fenêtre.

— Je sais.

Il remit les pinces sur le comptoir.

— C’est pas la même chose.

———

Ils avaient reçu le diagnostic onze mois plus tôt.

Pendant les quatre premiers, la maladie avait surtout existé sous forme de rendez-vous.

Des dates dans le calendrier. Des stationnements d’hôpital. Des salles d’attente. Des résultats accessibles dans une application avant que quelqu’un ait eu le temps de leur expliquer ce qu’ils signifiaient. André avait continué à travailler. Ils avaient continué à faire l’épicerie le samedi. Mireille avait continué à se plaindre qu’il laissait les portes d’armoires ouvertes.

La maladie existait, mais elle avait encore besoin d’une adresse.

Puis elle avait commencé à les suivre chez eux.

D’abord par petites choses.

André dormait davantage.

Il mangeait moins.

Un sac d’épicerie qu’il aurait autrefois porté d’une main en exigeait maintenant deux. Une promenade qu’ils faisaient depuis des années avait acquis un banc au milieu. Ils ne l’appelaient pas le banc où André devait se reposer. Ils l’appelaient simplement le banc.

Ils avaient développé beaucoup de vocabulaire de ce genre.

Le sous-sol venait probablement d’en acquérir un.

———

Le rendez-vous de l’après-midi devait durer vingt minutes.

Il en dura cinquante-cinq.

Mireille prit des notes.

André détestait qu’elle prenne des notes.

Elle les prenait quand même.

Le médecin parla de progression, d’ajustement, de fatigue, de risques de chute et d’un changement de médication. Il posa plusieurs questions auxquelles André répondit avec une précision qui sembla l’agacer lui-même.

— Des étourdissements?

— Oui.

Mireille leva les yeux de son téléphone.

Le médecin aussi.

— Depuis quand?

— Pas longtemps.

— Combien de temps?

André regarda Mireille.

— Deux semaines, dit-elle.

— Traîtresse.

Le médecin sourit.

— Quand vous vous levez?

— Surtout.

— Dans les escaliers?

Mireille ne dit rien.

André non plus.

Le médecin les regarda tour à tour.

— Dans les escaliers?

— Une fois, dit André.

Mireille rangea son téléphone.

— Ce matin.

— Je me suis assis.

— Sur une marche.

— C’est généralement là qu’on s’assoit dans un escalier.

Le médecin ne sourit pas cette fois.

———

Ils ressortirent avec trois nouvelles recommandations, une prescription modifiée et l’interdiction temporaire pour André de conduire.

Ce fut la conduite qui le mit en colère.

Pas l’escalier.

Pas les étourdissements.

Pas la progression.

La voiture.

— Temporairement, répéta Mireille dans l’ascenseur.

— Je sais lire.

— Je sais.

— Alors arrête de le dire.

Elle appuya sur le bouton du rez-de-chaussée, qui était déjà allumé.

— Correct.

Ils descendirent deux étages en silence.

— C’est pas toi que j’engueule.

— Je sais.

— Ça sonne comme si je t’engueulais.

— Un peu.

— Désolé.

— Correct.

Les portes s’ouvrirent.

André sortit avant elle.

Il marcha trop vite jusqu’au hall et dut ralentir près des portes automatiques. Mireille le vit faire. Elle ne dit rien.

Dans le stationnement, il se dirigea vers le côté conducteur.

Ils s’arrêtèrent tous les deux.

André regarda la voiture.

Mireille regarda André.

— Ah, fuck off.

Il fit le tour.

Elle ne rit pas.

Il aurait probablement préféré qu’elle rie.

———

Sur le chemin du retour, André critiqua sa conduite.

— Tu freines trop tard.

— Je freine exactement quand il faut.

— C’est ça qui m’inquiète.

Mireille sourit malgré elle.

Ils roulèrent encore un moment.

— Je peux encore être localhost?

La question arriva si naturellement que Mireille mit quelques secondes à comprendre qu’elle n’avait rien à voir avec la voiture.

— J’en sais rien.

André sortit son téléphone.

André avait été localhost pendant onze ans.

Il avait adoré ça.

Mireille n’avait jamais parfaitement compris pourquoi. Elle n’avait rien contre le Contact. Elle n’avait jamais eu envie de l’essayer non plus. André, lui, avait commencé quelques années après que les sessions étaient devenues suffisamment ordinaires pour ne plus nécessiter d’explication lorsqu’il les inscrivait à son calendrier.

Il en faisait quatre ou cinq par année.

Parfois moins.

Il préparait le salon, remplissait un verre d’eau, s’allongeait et disparaissait sans disparaître.

Quand la session se terminait, il avait souvent l’air reposé, même lorsqu’il ne l’était pas.

Une fois, il avait passé presque trois heures à regarder la pluie descendre le long d’une fenêtre.

Mireille lui avait demandé ce qu’il avait trouvé d’intéressant.

— La pluie descend.

— Oui.

— Mais les gouttes se rejoignent.

— Oui.

— Pis après c’est plus les mêmes gouttes.

Elle l’avait regardé.

— T’es gelé?

André avait ri pendant une minute entière.

Il racontait encore cette histoire.

———

— Ah.

Mireille jeta un coup d’œil vers lui.

— Quoi?

— Mon état de santé déclaré nécessite une réévaluation de mon admissibilité aux sessions.

Il avait pris la voix impersonnelle qu’il utilisait pour lire les messages administratifs.

— Ça veut dire quoi?

— Ils suspendent mes réservations jusqu’à l’évaluation.

— Tu en avais une de prévue?

— Non.

Il verrouilla son téléphone.

Quelques kilomètres passèrent.

— Ça fait beaucoup de choses temporaires dans la même journée, dit-il.

Mireille posa une main sur son genou.

Il posa la sienne dessus.

Ils restèrent comme ça jusqu’à la sortie.

———

En arrivant, André prit les pinces sur le comptoir.

— Qu’est-ce que tu fais?

— Je vais les ranger.

Mireille le regarda.

Il regarda les pinces.

Puis la porte du sous-sol.

— Non, dit-il.

— J’ai rien dit.

— Tu le pensais très fort.

Elle tendit la main.

André lui donna les pinces.

Mireille ouvrit la porte du sous-sol et descendit.

Derrière elle, André resta dans la cuisine.

Cette fois, il ne la suivit pas.

Chapitre VI

Je respire

À vingt et une heures dix-sept, Simon écrivit à Benoît.

« T’es là? »

La réponse arriva presque immédiatement.

« Oui. »

Simon posa son téléphone sur sa poitrine.

Il le reprit.

« Je demande juste. »

Les trois petits points apparurent.

« Je sais. »

« Ferme ta gueule. »

Benoît réagit avec un pouce.

Simon posa de nouveau le téléphone.

Il lui restait treize minutes.

Il avait suivi les instructions.

Le verre d’eau était sur la table basse, dans un verre en plastique qu’il possédait depuis probablement dix ans et dont il venait d’apprendre qu’il était fait de polycarbonate. Il avait retiré ses chaussures, vidé ses poches, vérifié que rien ne pouvait tomber sur son visage et déplacé une lampe parce que le câble traversait une partie du plancher.

Cette dernière précaution lui avait semblé particulièrement absurde.

Il allait être couché.

Il n’avait pas le droit de marcher.

Il avait quand même déplacé la lampe.

Simon s’allongea.

Son divan était trop court.

Il le savait depuis six ans. Cela ne l’avait jamais dérangé parce qu’il ne s’était jamais couché dessus avec l’intention explicite d’y rester sans bouger pendant plusieurs heures.

Ses talons dépassaient.

Il les regarda.

— Ça commence bien.

Rien ne répondit.

Évidemment.

Il avait lu suffisamment de documentation depuis la veille pour savoir que rien n’allait lui répondre.

Il avait également passé suffisamment de temps à lire des témoignages pour savoir qu’une proportion impressionnante des premières sessions commençaient par des gens qui parlaient seuls.

Il avait trouvé ça ridicule.

Il comprenait mieux maintenant.

———

À vingt et une heures vingt-six, il reçut un message de Benoît.

« T’as ton eau? »

« Oui maman »

« Téléphone branché? »

Simon regarda le câble qui descendait jusqu’à la prise.

« Oui maman »

« Pas de couverture? »

« Il fait 24 »

« Donc? »

« Je suis pas couvert »

« Good. »

Simon attendit.

« T’es vraiment gossant »

« Tu vas me remercier quand ton extraterrestre essaiera pas de courir avec tes jambes. »

Simon sourit.

« Ils sont pas extraterrestres »

« Je sais. »

« C toi qui me corrige tout le temps »

« Je sais. »

Simon posa le téléphone à côté de lui.

Vingt et une heures vingt-huit.

Il ferma les yeux.

Il les rouvrit presque immédiatement.

Non.

Il ne voulait pas manquer le début.

Cette pensée était stupide. Il n’y aurait probablement pas de début perceptible. Benoît le lui avait expliqué. Les documents le lui avaient expliqué. Les témoignages le lui avaient expliqué.

Il regarda l’heure.

21:29.

— Bon.

Il inspira profondément.

Expira.

Attendit.

21:30.

Rien.

Simon regarda le plafond.

Il y avait une petite fissure près du luminaire.

Il la connaissait.

Elle était là depuis qu’il avait emménagé.

Il attendit qu’elle devienne intéressante.

Elle ne devint pas intéressante.

— Excellent.

Il attendit encore.

Une voiture passa dans la rue.

Quelqu’un ferma une porte dans l’immeuble.

Le réfrigérateur démarra dans la cuisine.

Simon regarda son téléphone.

21:31.

Il se demanda si la session avait échoué.

Puis il inspira.

———

Il ne remarqua pas immédiatement ce qui venait de se produire.

L’air entra par son nez.

Sa poitrine se souleva.

Ses poumons se remplirent.

Puis l’air ressortit.

Simon attendit.

Son corps recommença.

Il fronça les sourcils.

Inspira volontairement.

Expira.

Puis il ne fit rien.

Son corps inspira.

Simon resta parfaitement immobile.

Une autre respiration.

Il en prit une lui-même.

Puis attendit.

Le corps reprit.

— Ah.

Il recommença.

Une inspiration volontaire.

Une expiration volontaire.

Puis rien.

Le corps continua.

Simon regarda le plafond.

Il avait respiré chaque jour de sa vie.

Il savait comment ça fonctionnait.

Il savait également qu’il n’avait jamais, de toute sa vie, trouvé ça particulièrement intéressant.

Il inspira.

Attendit.

Son corps inspira.

— Oh non.

Il connaissait cette sensation.

Pas celle de respirer.

L’autre.

Benoît lui en avait parlé.

Quelque chose qu’il connaissait parfaitement venait d’acquérir une importance complètement disproportionnée.

— Sérieux?

Il inspira.

— On va triper sur respirer?

La question lui sembla extrêmement drôle.

Puis beaucoup moins.

Parce qu’il ne savait pas exactement à qui il venait de la poser.

———

Simon essaya de penser à autre chose.

Il regarda la fissure.

Toujours rien.

La lampe.

Rien.

Le verre d’eau.

Un verre d’eau.

Ses pieds dépassaient toujours du divan. Ils ne semblaient ni extraordinairement éloignés ni conceptuellement mystérieux.

— Désolé, Benoît.

Il inspira.

Et immédiatement, son attention revint là.

Il pouvait le faire.

C’était ça.

Il pouvait décider de respirer.

Il pouvait choisir le moment exact où l’air entrait. Il pouvait choisir de le retenir. Il pouvait le laisser sortir lentement ou rapidement.

Puis il pouvait arrêter de choisir.

Et quelque chose continuait.

Simon essaya.

Il expira complètement.

Attendit.

Quelques secondes.

Le besoin d’air apparut.

Il le sentit augmenter.

Puis son corps inspira.

Il recommença.

Cette fois, il essaya de déterminer le moment précis où la décision changeait de propriétaire.

Il expira.

Attendit.

Le besoin apparut.

Attends.

Il pouvait encore choisir.

Attends.

Sa poitrine se contracta.

L’air entra.

Simon resta immobile.

Qui avait décidé?

La question était ridicule.

Il le savait.

Son corps avait respiré.

Lui avait respiré.

Il n’y avait pas de différence.

Pendant quelques secondes, cette réponse lui sembla parfaitement suffisante.

Puis elle cessa de l’être.

———

Son téléphone vibra.

Simon le regarda.

Benoît.

« Ça va? »

Simon tendit la main, s’arrêta avant de toucher le téléphone et regarda son bras.

Le mouvement était interdit.

Pas absolument. Il pouvait mettre fin à la session, atteindre l’eau si nécessaire, utiliser son téléphone dans les limites prévues au contrat. Mais l’immobilité faisait partie du protocole et il avait promis de la respecter.

Sa main était restée à quelques centimètres du téléphone.

Simon la regarda.

Il avait décidé de la bouger.

Ça, au moins, lui semblait clair.

Il ramena lentement sa main contre lui.

Le téléphone vibra de nouveau.

« Simon? »

— Fuck.

Il avait placé le téléphone trop loin.

Benoît lui avait dit de le garder accessible.

Simon avait trouvé ça excessif.

Simon avait eu tort.

Il contempla l’appareil.

Puis il regarda sa main.

Puis l’appareil.

Il pouvait mettre fin à la session.

Il pouvait aussi attendre.

Le téléphone vibra une troisième fois.

Simon soupira.

Le soupir l’arrêta.

Ce n’était pas une respiration ordinaire.

Il recommença.

Un soupir.

Plus profond. Plus rapide au début. Une longue expiration.

Il essaya encore.

— Oh, fuck off.

Le téléphone vibra.

Simon se mit à rire.

Et le rire était pire.

De petites expulsions d’air régulières, involontaires mais modulables, interrompues par des inspirations qu’il ne planifiait pas. Sa poitrine, sa gorge, son diaphragme, sa voix, tout participait à quelque chose qu’il pouvait déclencher sans pouvoir ensuite en contrôler chaque partie.

Plus il y pensait, plus il riait.

Plus il riait, plus la respiration devenait étrange.

Il finit par fermer les yeux.

— Arrête.

Son corps mit plusieurs secondes à lui obéir.

Cette formulation le fit rire de nouveau.

———

Lorsqu’il se calma enfin, Simon regarda l’heure.

21:46.

Seize minutes.

Il avait l’impression d’être couché là depuis beaucoup plus longtemps.

Le téléphone était toujours hors de portée.

Il pensa à Benoît.

À ses messages.

À l’explication qu’il allait devoir donner.

Cette fois, quelque chose changea.

Pas une voix.

Pas une pensée étrangère.

Une évidence.

Le téléphone devait être plus près.

Simon regarda sa main.

Puis le téléphone.

Non.

Il resta immobile.

L’évidence demeura.

Il ne savait pas si elle venait de lui.

Cette distinction lui parut soudainement beaucoup moins utile qu’elle l’aurait été vingt minutes plus tôt.

Il regarda le plafond.

Respira.

Attendit.

Son corps respira.

Simon sourit.

— C’est vraiment cave.

Il resta ainsi encore quelques minutes.

Puis, très lentement, il tendit la main.

Il prit le téléphone.

Benoît avait envoyé six messages.

Le dernier disait :

« Si tu réponds pas dans 2 min j’appelle. »

Simon déverrouilla l’écran.

Il écrivit :

« Je respire »

La réponse arriva presque immédiatement.

« Félicitations. »

Simon éclata de rire.

Il dut attendre avant de pouvoir répondre.

« Non mais sérieux »

« Je sais. »

Simon regarda le message.

Puis sa poitrine qui montait et descendait.

« C fucking weird »

Cette fois, Benoît mit quelques secondes.

« Oui. »

Simon posa le téléphone contre lui.

Il inspira volontairement.

Puis laissa son corps prendre la suivante.