Pendant quarante-trois ans, la théologie du Contact reposa sur une question qui, après 2094, devint embarrassante.
Pourquoi nous?
La formulation variait selon les traditions. Certaines refusaient même le nous, trop vague, et distinguaient l’être humain biologique, la personne consciente, l’âme, la créature morale ou simplement l’organisme capable de consentement. D’autres rejetaient la question entière parce qu’elle supposait une intention au Collectif que rien ne permettait d’établir. Malgré ces précautions, le même présupposé se retrouvait presque partout : le Contact avait commencé avec l’humanité.
Il était difficile de faire autrement. Les premiers cas documentés étaient humains. Les premières réponses l’étaient aussi. Tout le vocabulaire avait été construit autour de cette rencontre : localhost, session, consentement, présence, puis Collectif. Même le mot Contact supposait deux côtés suffisamment semblables pour que leur rencontre puisse être reconnue comme telle.
Les religions avaient donc hérité d’un problème qui semblait leur appartenir.
Quelque chose qui n’existait nulle part dans Matter pouvait néanmoins entrer en relation avec une personne. Il ne descendait pas du ciel, n’apparaissait pas dans une chambre et ne parlait pas depuis un objet. Il ne possédait aucun corps connu. Pourtant, il pouvait regarder par des yeux humains, éprouver une température, découvrir le poids d’une couverture et partager suffisamment d’une conscience pour que celle-ci se souvienne ensuite de ce qu’ils avaient voulu ensemble.
Et il demandait la permission.
Ce dernier détail avait occupé les théologiens presque autant que l’existence du Collectif.
Les premiers contrats n’avaient rien arrangé. Pour le public, ils avaient même donné au phénomène une forme beaucoup plus ancienne que lui. Une intelligence invisible proposait à une personne de lui ouvrir volontairement son corps en échange d’une expérience dont personne ne comprenait exactement la nature. Il fallait consentir. Il fallait signer. Des droits étaient accordés et d’autres explicitement refusés. L’accord avait une durée, des conditions et des clauses de révocation.
Le mot pacte apparut moins de deux semaines après la publication du premier modèle de contrat.
Il ne disparut jamais complètement.
Les institutions religieuses réagirent cependant beaucoup moins uniformément que ne le retinrent les récits populaires. Certaines déconseillèrent immédiatement les sessions. Quelques-unes les interdirent à leurs fidèles. D’autres refusèrent de se prononcer sur la nature du Collectif tout en considérant le consentement comme moralement problématique. Plusieurs conclurent au contraire qu’aucune doctrine existante ne permettait de qualifier le phénomène : appeler le Collectif esprit, démon, personne ou même créature revenait déjà à prétendre savoir ce qu’il était.
Les décennies suivantes produisirent une littérature immense.
On se demanda si une prière formulée pendant une session appartenait au localhost. On se demanda si l’intention religieuse pouvait être partagée. On se demanda si une expérience spirituelle vécue pendant le Contact conservait sa valeur après la fin de celui-ci. On se demanda si le Collectif pouvait comprendre la notion de sacré, puis si comprendre était nécessaire pour y participer. Des localhosts croyants témoignèrent d’expériences parfaitement banales. D’autres cessèrent les sessions. Certains commencèrent précisément parce que leur religion les avait mises en garde.
Aucune de ces discussions ne résolut la question initiale.
Pourquoi nous?
En 2094, la réponse devint :
Peut-être pas.
———
L’article comptait cent dix-sept pages, annexes comprises.
Son titre ne mentionnait ni religion, ni théologie, ni âme, ni humanité. Il ne mentionnait même pas le sujet 18. Il s’agissait d’une métaétude sur les signatures comportementales précédant les premiers Contacts humains documentés, réalisée à partir d’archives biométriques suffisamment anciennes pour avoir été recueillies avant que les chercheurs sachent quoi chercher.
Le sujet 18 occupait onze pages.
Cela suffit.
Dans les semaines qui suivirent, les données furent vérifiées par plusieurs équipes. Le capteur existait. Le protocole existait. Les fichiers portaient les signatures attendues. Les métadonnées correspondaient. Les autres animaux suivis par l’étude originale fournissaient un contrôle involontaire remarquablement utile. Rien n’indiquait que les données de 18 avaient été modifiées après leur collecte.
On pouvait contester leur interprétation.
On la contesta.
Il était impossible de prouver qu’un écureuil avait regardé les étoiles. Il était impossible de savoir ce qu’il avait perçu. Il était encore moins possible d’établir qu’une expérience subjective comparable à celle d’un localhost humain avait eu lieu.
Mais il devenait beaucoup plus difficile d’expliquer pourquoi un écureuil gris avait commencé, en 2012, à produire une séquence de comportements dont certaines caractéristiques ne seraient formellement décrites chez l’humain que plusieurs décennies plus tard.
Puis il l’avait fait de nouveau.
Puis encore.
La troisième répétition fut probablement celle qui causa le plus de dommages.
Un événement unique pouvait être une coïncidence. Trois nuits successives exigeaient davantage d’efforts.
Le quatrième soir, 18 regarda une lampe.
Après cela vinrent les phares, une enseigne éclairée, une réflexion de soleil dans une gouttière, un téléviseur aperçu à travers une porte vitrée.
Et la piscine.
La piscine devint, pendant quelques mois, l’objet le plus théologiquement controversé de la planète.
———
Élise Nadeau apprit l’existence de 18 dans un train.
Elle avait soixante et un ans et enseignait depuis trente-deux ans. Son domaine avait changé de nom trois fois au cours de sa carrière, généralement après qu’un terme devenu trop chargé eut été remplacé par un autre qui finissait par accumuler exactement les mêmes problèmes. Elle avait publié deux livres sur le Contact, dirigé un groupe de recherche interconfessionnel et participé à la rédaction d’un avis doctrinal dont une phrase continuait d’être citée vingt ans plus tard, le plus souvent sans les trois paragraphes de précautions qui l’entouraient.
Elle ne lut pas immédiatement l’article.
Quelqu’un lui envoya d’abord un message.
« Ils en ont trouvé un avant nous. »
Élise répondit :
« Un quoi? »
La réponse arriva presque immédiatement.
« Un écureuil. »
Elle pensa à une plaisanterie, puis à une erreur de destinataire. Ensuite apparut le lien vers l’article.
Elle manqua son arrêt.
Plus tard, on lui demanda souvent ce qu’elle avait ressenti en comprenant la portée de la découverte. Les journalistes espéraient généralement une crise. Élise avait consacré une partie considérable de sa vie à réfléchir à la signification religieuse d’un Contact que tout le monde croyait alors avoir commencé avec l’être humain. Il aurait été satisfaisant qu’elle décrive un effondrement, une révélation ou au moins une nuit blanche.
Elle avait surtout été irritée.
Elle relut trois fois la description de la piscine.
Le sujet 18 s’y était rendu après une série de déplacements qui n’étaient pas nécessaires à ses comportements ordinaires observés. Il avait trouvé une position stable. Il était resté là presque une heure.
À regarder quoi exactement, personne ne pouvait le dire.
La surface.
Les réflexions.
La lumière au fond.
Le mouvement produit par le système de filtration.
Le ciel dans l’eau.
Peut-être rien de tout cela.
Le lendemain, Élise annula son premier cours.
À neuf heures dix-sept, son évêque l’appela.
— J’imagine que vous l’avez lu.
— Oui.
— Et?
Élise regarda l’article ouvert sur son bureau.
— L’écureuil?
— L’écureuil.
— Il va falloir être prudents.
Il y eut un silence.
— C’est tout?
— Vous préféreriez quoi?
— Je ne sais pas. Vous avez passé vingt ans à nous dire qu’il ne fallait pas confondre le Contact avec une simple interaction neurologique.
— Je le pense toujours.
— C’est un écureuil.
— J’avais remarqué.
Un autre silence.
— Ça change quelque chose?
Élise fit défiler l’article jusqu’au graphique comparant les périodes d’immobilité de 18 aux premières données humaines disponibles. Elle l’avait déjà regardé suffisamment longtemps pour en connaître la forme.
— Oui.
— Quoi?
Elle aurait pu répondre que la question de la personne devait être reprise. Elle aurait pu parler de conscience animale, d’intention, de création ou des distinctions traditionnelles entre l’être humain et les autres êtres vivants. Elle savait déjà que des dizaines d’articles seraient écrits sur chacun de ces sujets avant la fin de l’année.
Mais ce n’était pas ce qui la dérangeait.
— Je ne sais pas encore.
———
Tout le monde, en revanche, sembla savoir très rapidement.
Les groupes qui considéraient le Contact comme une menace spirituelle annoncèrent que 18 ne changeait rien : un phénomène capable d’utiliser un humain pouvait évidemment utiliser un animal. Certains y virent même une confirmation. Si le consentement distinguait jusque-là le Contact humain d’une possession, que signifiait une session avec un organisme incapable de signer un contrat?
Les défenseurs du Contact répondirent que le contrat n’avait jamais été une propriété du phénomène. C’était une invention humaine, développée après les premiers accidents et imposée aux infrastructures permettant les sessions modernes. Le Collectif n’avait pas rédigé le droit des localhosts.
Cette précision, parfaitement exacte, ne rassura personne.
D’autres traditions accueillirent 18 avec beaucoup moins de difficulté. L’idée que l’être humain n’était pas le seul vivant susceptible d’une relation dépassant sa compréhension ne constituait ni une nouveauté ni une menace. Certains théologiens reprochèrent même à leurs collègues d’avoir pris l’exception humaine pour un fait expérimental alors qu’elle n’avait jamais été qu’une hypothèse culturelle.
Des sermons furent consacrés aux animaux.
Des associations de défense animale demandèrent immédiatement si des Contacts non humains avaient continué après 2012.
Des chercheurs commencèrent à fouiller des décennies d’archives vétérinaires.
Pendant plusieurs mois, toute immobilité animale un peu étrange devint suspecte.
Aucune ne résista à l’examen.
18 demeura seul.
Cette solitude rendit le problème pire.
———
Élise refusa les entrevues pendant neuf jours.
Le dixième, elle accepta une table ronde universitaire parce qu’elle connaissait les autres participants et qu’aucun d’eux n’avait demandé qu’on installe un écureuil en hologramme sur la scène.
La salle était pleine.
Elle écouta pendant près d’une heure des arguments qu’elle connaissait déjà. On discuta de l’âme. On discuta du statut moral des animaux. On discuta de la différence entre un système nerveux capable de soutenir le Contact et une personne capable d’y consentir. Un philosophe soutint que 18 ne démontrait rien sur la conscience animale, seulement qu’un certain arrangement de matière vivante pouvait servir d’interface. Une spécialiste des religions lui demanda alors pourquoi il continuait à employer le mot interface alors que personne ne savait ce qui avait été transmis dans un sens ou dans l’autre.
— Parce qu’il faut bien appeler ça quelque chose.
— C’est précisément comme ça qu’on s’est retrouvés ici.
Quelques personnes rirent.
Élise aussi.
Le modérateur attendit que le bruit retombe avant de se tourner vers elle.
— Professeure Nadeau, votre travail repose beaucoup sur la notion d’intention partagée. Est-ce que 18 invalide cette approche?
La question était inévitable. Elle avait préparé trois réponses dans le train et les avait toutes abandonnées en arrivant.
— Non.
Plusieurs personnes commencèrent à écrire.
— Mais il invalide peut-être la façon dont nous avons déterminé qu’une intention était partagée.
Les mains s’arrêtèrent.
Élise posa les siennes sur la table.
— Nous avons construit nos modèles à partir de localhosts humains capables de nous raconter leur expérience. Ils nous disent qu’une chose devient intéressante. Qu’ils désirent regarder, écouter ou parfois répéter une expérience sans pouvoir toujours distinguer l’origine de ce désir. Nous avons appelé cela une intention partagée parce que cette expression décrit raisonnablement ce qu’ils rapportent.
Elle fit une pause.
— Dix-huit ne peut rien nous rapporter.
Sur l’écran derrière eux se trouvait toujours le graphique des déplacements de l’animal. Personne n’avait prévu de le laisser affiché aussi longtemps.
— Alors soit nous décidons que ses comportements ressemblent aux nôtres mais n’ont rien à voir avec eux, soit nous acceptons la possibilité qu’une expérience semblable ait existé sans langage pour nous la raconter.
— Ce qui reviendrait à attribuer une intention à un écureuil, dit le philosophe.
— Les écureuils ont des intentions.
Quelques rires repartirent dans la salle.
— Vous savez ce que je veux dire.
— Justement, répondit Élise. Je crois que c’est une partie du problème. Nous avons pris l’habitude d’utiliser intention pour désigner quelque chose de beaucoup plus prestigieux que le fait de vouloir aller quelque part ou de vouloir continuer à regarder quelque chose.
— Vous êtes en train de dire que le Contact n’exige peut-être pas une conscience réflexive?
— Je suis en train de dire qu’un écureuil est allé voir une piscine.
Cette fois, le rire fut général.
Élise attendit.
— Et je suis sérieuse.
La salle se calma.
— Il ne s’est pas simplement immobilisé lorsqu’un phénomène lui est arrivé. Il s’est déplacé. Il a recommencé. Certaines des expériences auxquelles il s’est exposé nécessitaient qu’il quitte ses trajectoires habituelles. Nous pouvons discuter de ce qu’il comprenait, de ce qu’il percevait et de ce que le Contact faisait à son attention. Mais si nous voulons conserver l’hypothèse selon laquelle il n’y avait aucune intention parce qu’il s’agissait d’un écureuil, alors nous ne sommes plus en train d’interpréter les données. Nous protégeons une définition.
Quelqu’un, dans la salle, demanda :
— Une définition de quoi?
Élise regarda le graphique.
— De nous.
———
La phrase circula beaucoup plus qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle fut extraite de la conférence, imprimée sur des images de 18 qui n’étaient évidemment pas des images de 18 et utilisée pendant quelques semaines comme preuve qu’Élise Nadeau avait abandonné l’exception humaine, adopté le panpsychisme, nié l’existence de l’âme ou déclaré les écureuils théologiquement équivalents aux humains.
Elle n’avait rien dit de tout cela.
Son évêque l’appela de nouveau.
— Vous auriez pu dire l’être humain.
— J’aurais pu.
— « Nous », ça invite les interprétations.
— Je répondais à une question.
— Vous êtes très mauvaise à répondre seulement à la question.
— C’est pour ça que vous m’appelez.
Il soupira.
— Est-ce qu’on doit modifier l’avis?
Cette fois, Élise ne répondit pas immédiatement.
L’avis avait vingt et un ans. Elle avait participé à sa rédaction lorsqu’on savait déjà suffisamment de choses sur le Contact pour avoir cessé d’en avoir peur à chaque session, mais pas suffisamment pour que les grandes questions aient perdu leur urgence. Le texte était prudent. Il ne déclarait pas le Collectif bon ou mauvais. Il refusait de lui attribuer une nature spirituelle en l’absence de données permettant de distinguer cette hypothèse d’un phénomène inconnu. Il reconnaissait aux fidèles la possibilité de devenir localhosts sous réserve d’un consentement libre, informé et révocable.
Élise avait défendu chacune de ces formulations.
Une phrase, cependant, lui revenait depuis le train.
La singularité du Contact réside dans la rencontre de deux formes d’intelligence capables de reconnaître leur altérité respective.
Elle avait trouvé la phrase particulièrement réussie à l’époque.
— Oui, dit-elle.
— Beaucoup?
— Une phrase.
— Laquelle?
Elle la lui récita.
Le silence dura assez longtemps pour qu’Élise regarde son téléphone afin de vérifier que l’appel n’avait pas été coupé.
— Ah, dit finalement l’évêque.
— Oui.
— On pourrait remplacer intelligence.
— Par quoi?
— Je ne sais pas.
— C’est le problème.
———
Les autres traditions eurent leurs propres phrases à retirer.
Certaines en avaient beaucoup.
La découverte de 18 ne provoqua pas de crise religieuse mondiale, malgré les titres publiés cette année-là. Les fidèles ne quittèrent pas massivement leurs lieux de culte. Les localhosts croyants ne cessèrent pas soudainement leurs sessions. Aucun consensus théologique ne s’effondra en une semaine.
Les changements furent plus petits et, pour cette raison, plus profonds.
Des notes de bas de page apparurent.
Des définitions furent élargies.
Des sermons anciens furent retirés des archives officielles puis remis en ligne lorsque leur disparition attira davantage d’attention que leur contenu. Des facultés organisèrent des colloques aux titres prudents. Des spécialistes des traditions animales, longtemps périphériques aux études du Contact, se retrouvèrent soudain invités partout. Des débats vieux de plusieurs siècles sur la conscience, l’âme, la sensibilité et la place de l’être humain dans la création acquirent un ensemble de données auquel aucun de leurs auteurs originaux n’aurait su quoi faire.
Le changement le plus visible concerna pourtant une question beaucoup plus simple.
On cessa progressivement de demander pourquoi le Collectif avait choisi l’être humain.
Il fallut plusieurs années.
Certaines institutions continuèrent. Certains théologiens soutinrent que 18 représentait une phase préparatoire et que l’humanité demeurait la véritable destination du Contact. L’hypothèse était impossible à réfuter et, pour cette raison, survécut longtemps. D’autres proposèrent que l’expérience animale et l’expérience humaine appartenaient à deux catégories distinctes malgré leurs similitudes comportementales.
Une école entière développa l’idée que 18 avait constitué une sorte de test.
Cette théorie devint suffisamment populaire pour que les chercheurs du Contact finissent par lui donner un nom : l’hypothèse du prototype.
Élise la détestait.
— Pourquoi? lui demanda un étudiant quelques années plus tard. Ça semble quand même logique. Un système plus simple avant un système plus complexe.
Ils étaient six autour d’une table. Le séminaire devait porter sur les premières théologies du Contact, mais 18 finissait presque toujours par apparaître.
Élise posa son stylo.
— Plus simple comment?
L’étudiant haussa les épaules.
— Neurologiquement.
— D’accord.
Elle attendit.
— Ben… un cerveau d’écureuil est moins complexe qu’un cerveau humain.
— Et?
— Ça serait plus facile.
— Pourquoi?
Il sourit, comprenant le piège.
— Je sais pas.
— Personne ne sait.
Elle reprit son stylo.
— Nous ne savons pas ce qui est difficile pour le Collectif.
Cette phrase resta dans la salle.
Élise continua.
— C’est une habitude très humaine. Nous classons les difficultés à partir de ce qui est difficile pour nous. Construire une interface avec un cerveau plus petit nous paraît nécessairement plus facile que construire une interface avec le nôtre. Peut-être. Mais nous n’avons aucune idée de la variable pertinente.
Une étudiante au bout de la table leva légèrement la main, bien qu’Élise leur répétât depuis le début du trimestre qu’ils n’avaient pas besoin de le faire.
— Ça pourrait être l’inverse.
— Oui.
— Ou la taille pourrait rien changer.
— Oui.
— Ou ça pourrait même pas être le cerveau.
Élise sourit.
— Et voilà pourquoi ce domaine est désagréable.
———
Elle retourna à la piscine plusieurs fois au cours des années suivantes.
Pas physiquement. La maison avait été démolie bien avant qu’on découvre l’importance des données et le terrain appartenait désormais à un ensemble résidentiel. Il ne restait de la piscine que quelques photographies aériennes, les plans cadastraux et une reconstruction approximative de ce que le sujet 18 avait pu voir depuis sa position.
La première reconstruction était spectaculaire.
Elle montrait une surface bleu profond reflétant un ciel étoilé, encadrée d’arbres sombres. Elle circula énormément avant que quelqu’un souligne que la couverture de la piscine était probablement en place cette nuit-là.
La deuxième reconstruction montrait donc une grande bâche grise.
Elle circula beaucoup moins.
Élise la préférait.
Une nuit, incapable de dormir, elle l’ouvrit sur son écran et resta longtemps à la regarder.
La bâche était légèrement affaissée au centre. Un peu d’eau s’y était probablement accumulée. Selon les données météorologiques, le vent était presque nul. Une lampe de sécurité installée sur le mur arrière de la maison pouvait avoir produit une réflexion sur les plis du plastique. Aucun détail n’était certain.
Elle essaya d’imaginer ce qu’un écureuil pouvait trouver là.
Puis elle réalisa qu’elle recommençait.
Elle cherchait l’objet remarquable.
Les étoiles. La lampe. Les phares. L’enseigne. Le téléviseur. La gouttière. La piscine. Depuis la publication de l’étude, presque toutes les interprétations avaient traité ces objets comme des indices. Quelque chose dans leur luminosité, leur répétition, leur mouvement ou leur contraste devait expliquer l’intérêt du Contact.
On avait même produit des tableaux.
Élise ferma la reconstruction.
Elle ouvrit ensuite, sans trop savoir pourquoi, un ancien témoignage de localhost qu’elle utilisait depuis des années dans ses cours. Il datait des premières décennies et n’avait rien d’exceptionnel. Une femme y racontait avoir passé une session entière à écouter son réfrigérateur.
Élise connaissait le passage presque par cœur.
La femme expliquait que le son n’avait rien de beau. Elle n’avait pas cru recevoir un message. Elle n’avait éprouvé aucune révélation. Pendant la session, il lui avait simplement semblé extraordinaire qu’un bruit puisse continuer dans une autre pièce alors qu’elle ne voyait pas ce qui le produisait.
Après la session, cette fascination avait disparu.
Élise relut le témoignage.
Puis elle rouvrit la piscine.
Pour la première fois depuis des années, elle ne se demanda pas ce que 18 avait regardé.
Elle se demanda ce que cela faisait de regarder.
———
La distinction paraît aujourd’hui évidente.
Elle ne l’était pas en 2094.
Pendant presque toute l’histoire du Contact, les humains avaient cherché dans les comportements des localhosts des indices sur ce que voulait le Collectif. Les objets longuement observés étaient traités comme des préférences. Les répétitions devenaient des motifs. Les motifs suggéraient des objectifs.
Cette méthode produisit des résultats utiles.
Elle produisit également beaucoup de déchets.
Le sujet 18 força progressivement les chercheurs à considérer une autre possibilité : certains objets n’étaient peut-être pas intéressants pour ce qu’ils étaient, mais pour les propriétés de Matter qu’ils rendaient perceptibles.
Une réflexion séparait un objet de son image.
Une fenêtre permettait de voir quelque chose sans pouvoir l’atteindre.
Une source lumineuse continuait d’exister lorsqu’on détournait les yeux.
Une surface d’eau changeait avec la position de l’observateur.
Une télévision contenait du mouvement sans profondeur accessible.
Un bruit pouvait provenir d’une pièce invisible.
Aucune de ces observations n’exigeait une intelligence mystérieuse.
Un enfant les faisait.
Un animal pouvait les faire.
L’humanité les faisait depuis si longtemps qu’elle avait cessé de les considérer comme des expériences.
Le Collectif, peut-être, non.
Élise ne publia jamais cette dernière phrase.
Elle la trouva trop séduisante.
Elle avait passé suffisamment de temps à étudier le Contact pour savoir qu’une idée séduisante était souvent simplement une erreur qui n’avait pas encore rencontré ses données.
Elle écrivit plutôt :
La découverte du sujet 18 ne permet pas de déterminer pourquoi le Contact a précédé chez lui les premiers cas humains connus. Elle permet toutefois d’abandonner une hypothèse qui n’aurait jamais dû être traitée comme un fait : rien n’indique que le phénomène ait initialement recherché ce que l’être humain considère comme spécifiquement humain.
Elle relut la phrase.
Elle pensa au vieux contrat, au pacte, à l’âme, à quarante ans de débats sur ce qu’une intelligence extérieure à Matter pouvait bien vouloir de l’humanité.
Puis elle pensa à un écureuil couché sur le dos.
Elle ajouta une dernière phrase.
Nous ne savons toujours pas ce qu’il cherchait.
Elle hésita.
Puis corrigea :
Nous ne savons toujours pas ce qu’il regardait.