M7 × Braise

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01

Cinq cents

Ao avait cessé de compter à la quatre-vingt-douzième peau.

Elle aurait pu continuer — la mémoire suivait, les chiffres venaient — mais elle s'était arrêtée volontairement, à un moment précis qu'elle aurait pu nommer si on lui avait demandé. La peau quatre-vingt-douze était plus petite que les autres. Pas anormalement. Juste assez pour qu'on la remarque. Elle l'avait posée sur la pile et avait décidé que continuer à compter rendrait le travail impossible.

Coffee Maker lui avait dit cinq cents.

Cinq cents c'était un chiffre qu'on portait, pas qu'on vérifiait.

——

L'appartement était à Shimokitazawa, troisième étage d'un immeuble qui datait de la bulle. Deux pièces. Une cuisine à un brûleur. Une fenêtre qui donnait sur la voie ferrée. Quand un train passait, les peaux empilées contre le mur nord vibraient légèrement — pas assez pour qu'on s'inquiète, suffisamment pour qu'on le remarque la première fois.

Ao l'avait noté la première semaine. Elle avait cessé de le noter par la suite.

Le mur sud restait vide.

Elle ne savait pas pourquoi. Coffee Maker l'avait précisé sans expliquer — garde le mur sud vide. Le ton n'invitait pas à la question. Ao avait obéi parce qu'obéir était plus simple que comprendre, et parce que Coffee Maker disait peu de choses inutiles.

——

Les ratons laveurs n'apparaissaient jamais aux mêmes endroits deux fois.

Elle avait essayé de cartographier au début — une carte de Tokyo punaisée au mur, des marqueurs rouges pour chaque trouvaille. Elle avait abandonné après trois semaines. Pas parce que les emplacements étaient aléatoires, mais parce qu'ils suivaient une logique qu'elle n'arrivait pas à reconstruire. Un parc à Setagaya un mardi. Un parking souterrain à Nakano le mardi suivant. Un terrain vague derrière une gare à Sangenjaya un autre mardi encore. Toujours des endroits oubliés, mal éclairés, qui ne figuraient sur aucun plan touristique. Comme si les ratons savaient choisir les zones où le monde se prêtait moins d'attention.

Coffee Maker lui avait expliqué une fois — ils apparaissent là où la ville oublie de regarder.

Ao avait cessé de chercher à savoir comment elle savait où aller. Elle savait, c'était tout. Elle sortait au crépuscule, prenait une ligne, descendait à une station qu'elle n'avait pas prévue, marchait dix minutes, et ils étaient là.

Trois en moyenne par soir. Quatre les bonnes nuits. Une seule les mauvaises.

——

La méthode n'avait rien de spectaculaire.

Coffee Maker la lui avait montrée la première semaine, avec la patience d'un homme qui expliquait comment nettoyer un filtre à café. Le geste était simple. La précision était dans le timing. Ao avait mis trois nuits à comprendre que ce qu'elle tuait n'était pas exactement des ratons laveurs — c'était autre chose qui prenait la forme d'un raton laveur, et le moment où la forme se stabilisait suffisamment était la fenêtre où on pouvait agir. Avant, ça n'avait pas assez de corps. Après, ça avait trop de volonté.

Le vrai travail venait après.

Ramasser. Toujours ramasser. Coffee Maker avait insisté là-dessus plus que sur le reste. Ce qu'ils laissent doit être conservé. Même si ça n'a aucun sens immédiat. Surtout si ça n'a aucun sens immédiat.

Les peaux dégageaient une odeur douceâtre. Ao s'en étonnait encore. Elle les rapportait dans des sacs translucides, les empilait contre le mur nord, lavait ses mains plus longtemps que nécessaire. Elle ne les recomptait pas en arrivant. Elle savait combien il y en avait. Le savoir venait avant le besoin de savoir.

——

Coffee Maker n'était pas revenu depuis le quinzième jour.

Ao se rappelait la dernière conversation avec une précision qu'elle trouvait suspecte — comme si son cerveau l'avait enregistrée en sachant qu'elle serait la dernière. Ils étaient au comptoir d'un kissaten qu'il aimait, près de la station Nakano, un endroit avec des tables en formica et des cendriers que personne n'utilisait plus. Il avait commandé son café noir comme toujours. Elle avait commandé un café au lait qu'elle n'avait pas touché.

— Attends-moi, avait-il dit. Ne fais rien d'autre. Surtout, ne cherche pas à comprendre le nombre.

— Combien de temps.

— Je ne sais pas.

— Cinq cents combien de temps.

— Cinq cents jusqu'à cinq cents.

Il avait souri sans humour. Le sourire d'un homme qui aurait préféré pouvoir expliquer mais qui savait que l'explication ne servirait à rien.

— Sois prête, avait-il ajouté.

Pas reviens me trouver. Pas rejoins-moi. Sois prête.

Puis il avait payé et il était sorti par cette porte particulière qu'il avait — la même porte que tout le monde, sauf que quand Coffee Maker la franchissait, on avait l'impression qu'il passait par autre chose. Une porte que les autres ne voyaient pas. Ao l'avait vu faire ça des dizaines de fois. Elle ne l'avait jamais commenté.

——

Quatre cent quatre-vingt-onze.

C'était le compte au matin du dix-neuvième jour. Ao le savait sans avoir recompté. Le chiffre était dans la pièce — sur le mur nord, dans l'odeur douceâtre, dans la qualité particulière du silence qui s'installait dans l'appartement quand un train ne passait pas.

Elle avait cessé de sortir tous les soirs. Le rythme s'était ralenti naturellement — comme si les ratons savaient que la fin approchait et qu'ils espaçaient leurs apparitions. Ou comme si Ao elle-même les attirait moins, maintenant que quelque chose en elle commençait à attendre plutôt qu'à chercher.

Elle pensait à ce que Coffee Maker avait dit. Ne cherche pas à comprendre le nombre. Elle ne cherchait pas. Mais elle remarquait. Cinq cents c'était dix fois cinquante, vingt fois vingt-cinq, vingt-cinq fois vingt. C'était un chiffre qui se laissait diviser. Le genre de chiffre qu'on choisissait quand on voulait que quelque chose tienne par redondance.

Elle ne se le formula pas plus loin.

——

Le dix-neuvième soir, elle ne sortit pas.

Elle s'assit par terre, le dos contre la pile du mur nord, et regarda le mur sud. La fenêtre laissait passer un peu de la lumière des rails. La cuisine était silencieuse. Un voisin du dessus marchait — pas longtemps, deux ou trois pas, puis il s'arrêtait, puis il recommençait. Le rythme était familier. Ao l'entendait depuis dix-neuf jours.

Elle pensa à Coffee Maker.

Pas à son visage. À sa façon de quitter une pièce.

Elle pensa au mur sud — vide depuis dix-neuf jours, vide depuis qu'elle habitait ici, vide depuis avant qu'elle habite ici probablement. Le mur sud était la chose la plus stable de l'appartement. Plus stable que la pile de peaux qui montait à mesure que les nuits passaient. Plus stable que sa propre présence dans la pièce.

Elle remarqua qu'elle respirait à peine.

C'est alors qu'elle entendit le froissement.

——

Pas une voix. Pas un pas.

Quelque chose qui testait la texture du monde.

——

Ao ne bougea pas.

Elle savait, sans avoir besoin de se le formuler, que ce qui venait n'attendait pas qu'elle réagisse. Ce qui venait avait déjà décidé, à un moment qu'elle n'avait pas perçu, qu'elle était prête.

Cinq cents moins neuf.

Elle ferma les yeux.

Derrière elle, les peaux commencèrent à vibrer.

02

Mauve

Les peaux vibraient.

Pas comme un bourdonnement — comme une attention. Chaque peau de la pile contre le mur nord remuait légèrement, indépendamment des autres, dans des directions qui n'auraient pas dû coexister dans une même pile. Quelque chose les triait. Quelqu'un les triait. Ao ne se retourna pas pour regarder. Elle savait qu'on ne devait pas regarder pendant que la chose travaillait.

Elle gardait les yeux sur le mur sud.

——

Le bruit qu'on entend pas mais qu'on sait c'est ça qu'on entend.

Le mur sud commençait à se modifier sans bouger.

Ao l'avait remarqué d'abord par la peau — la chaleur de la pièce avait changé sans que la température change. Puis par les yeux — la peinture beige du mur restait beige, mais le beige ne signifiait plus la même chose. Comme si quelqu'un avait fait passer le mur dans un autre régime de présence sans modifier son apparence.

Elle compta jusqu'à six mentalement.

Au sixième, le craquement arriva.

——

CRACK.

Pas un son qui venait du mur. Un son qui était le mur en train de cesser d'être un mur.

Une main apparut.

Pas tout de suite — pas en une fois. La main sortit du mur en plusieurs étapes, comme si elle traversait des couches successives qui résistaient avec des coefficients différents. D'abord les doigts. Puis la paume. Puis le poignet. Le bras était habillé d'une manche en peau d'ours. Ao reconnut le point de couture la première seconde. Coffee Maker lui avait montré ce point un hiver, sans dire pourquoi.

La main tenait une carabine.

Vieille. Bois sombre. Pas une arme moderne. Le genre d'arme qu'on aurait trouvée dans un poste de traite il y a trois siècles. Une carabine qui n'avait aucune raison d'être à Tokyo en l'an quelle-année-on-était.

——

Le bras avança lentement dans la pièce.

Pas vers Ao. Vers l'espace à côté d'elle — précisément là où quelqu'un d'autre aurait pu se tenir, si le monde avait décidé d'ajouter une présence supplémentaire à cette pièce. La carabine pivota légèrement dans cette direction. Elle visait quelque chose qui n'était pas encore là.

Un détour vert phosphorescent encadrait le bras à l'endroit où il sortait du mur. Pas une lumière au sens habituel — quelque chose entre une lumière et une instruction. Le vert pulsait à un rythme régulier qu'Ao reconnut vaguement, sans pouvoir le situer. Peut-être une fréquence cardiaque. Peut-être un compte à rebours déguisé en battement.

Le bras s'immobilisa.

——

Une seconde main sortit du mur, à un mètre de la première.

Celle-là n'avait pas d'arme. Paume ouverte vers le haut. Le geste universel qui voulait dire viens ou attends selon le contexte. Ao comprit immédiatement lequel des deux c'était.

La main lui fit signe d'avancer.

Puis elle se retira dans le mur.

Le bras à la carabine se retira aussi.

——

Les deux trous restèrent — deux ouvertures encadrées de vert phosphorescent, l'une à hauteur d'épaule, l'autre à hauteur de hanche. Ao se leva. Elle ne décida pas de se lever — son corps se leva. Elle remarqua le décalage sans s'y attarder. Quelque part dans son histoire récente, elle avait cessé d'être celle qui décidait des gestes mineurs.

Les deux trous se mirent à bouger.

Ils se rapprochèrent l'un de l'autre, lentement, en glissant dans le plan du mur. Le mur lui-même ne bougeait pas. Seuls les trous se déplaçaient. Quand ils se rejoignirent, il y eut un contact qui ne ressembla à rien de connu — pas une fusion, pas une superposition. Une adhérence. Comme si le mur avait toujours su que les deux trous devaient finir au même endroit et qu'il acceptait enfin la jonction.

Les rayures vertes pulsèrent une fois.

Puis la couleur changea.

——

Pas en transition douce — en rayures.

Le vert phosphorescent se mit à alterner avec des rayures mauves, comme un signal de transmission ancien qui cherchait sa fréquence. Les rayures défilèrent quelques secondes, indécises, puis se stabilisèrent. Le mauve gagna. Pas un mauve sombre. Un mauve lumineux, proche du magenta, qui aurait pu illuminer la pièce s'il avait choisi de le faire — mais qui restait contenu dans le contour du trou, refusant de se répandre.

L'intérieur du trou n'était pas creux.

C'était plein.

Une matière épaisse, à peine translucide, qui ressemblait à de la slime de film d'enfance. Quelque chose comme dans Ghostbusters 2. Ao s'en étonna brièvement — sa mémoire pop avait fait un raccourci comme ses mémoires pop le faisaient souvent, sans demander la permission. La slime mauve pulsait à un rythme légèrement différent de celui des rayures précédentes. Plus lent. Plus organique. Comme une respiration qui aurait été interrompue pendant des années et qui reprenait.

Derrière elle, les peaux ne vibraient plus.

Elles avaient disparu.

——

Non — elles n'avaient pas disparu. Elles avaient transitionné.

Ao ne se retourna pas pour vérifier. Elle savait. Le mot lui était venu sans qu'elle le cherche, et le mot était juste. Les peaux n'avaient pas été détruites. Elles avaient changé d'état narratif. Elles étaient ailleurs, ou elles étaient autre chose, ou elles étaient devenues les conditions de ce qui allait se passer ensuite. Quatre cent quatre-vingt-onze peaux qui s'appliquaient à quelque chose qui n'était pas un mur.

Cinq cents moins neuf.

Elle pensa que neuf manquait. Puis elle pensa que neuf n'avait peut-être jamais été destiné à être là.

Puis elle cessa de penser à neuf.

——

La slime mauve attendait.

Ao s'avança. Trois pas. Quatre. Le trou était à la hauteur de sa poitrine maintenant. Elle remarqua qu'elle ne sentait plus le sol de la même façon — comme si chaque pas vers le mur sud déchargeait légèrement son poids dans une autre direction.

Elle pensa à Coffee Maker.

Sois prête.

Elle l'était.

Son esprit fit le vide d'un coup — pas une décision, un effondrement contrôlé — et son corps se précipita dans le trou.

——

Le contact avec la slime fut immédiat et complet.

Pas froid. Pas chaud. Reconnaissant. C'était le mot qui lui vint pendant la fraction de seconde où elle eut encore le langage. Le fluide enveloppa son corps comme s'il avait été préparé pour cette forme exacte, depuis longtemps, dans une pièce qu'elle n'avait jamais vue. Il s'introduisit dans ses oreilles, ses narines, sa bouche entrouverte, sans agression, comme une eau qui aurait appris à respecter la cartographie interne d'un corps.

Elle eut deux pensées successives.

La première : c'est agréable.

La deuxième : c'est moi.

Puis elle perdit connaissance — pas brutalement, pas comme un évanouissement normal. Comme si elle s'endormait soudainement sans la période de relaxation qui précède habituellement le sommeil. Une chute directe dans le noir, sans la pente.

——

Un temps.

Elle ne sut pas combien.

——

Elle reprit connaissance d'un coup.

Pas comme on se réveille — comme on est rallumé. Elle se sentait étrangement bien. Rafraîchie, comme après s'être remise d'une overdose de caféine qui aurait basculé, à un moment précis qu'elle n'avait pas vu venir, en clarté.

Tout était noir.

Elle ne pouvait pas ouvrir ses paupières. Ou plutôt — elle avait l'impression qu'elle n'avait plus de paupières à ouvrir, que le concept même de paupière s'était mis en pause pendant la transition et n'avait pas encore été réactivé. Elle ne paniqua pas. C'était bien.

Elle attendit.

——

Des points apparurent.

D'abord un, puis trois, puis une douzaine, puis trop pour être comptés. De petits points de faible luminosité, clignotants, qui dansaient devant ses yeux — ou devant ce qui lui servait d'yeux dans cet état. Ils ne semblaient pas avoir de but au début. Ils flottaient, se croisaient, disparaissaient, réapparaissaient ailleurs. Comme des particules qui auraient été en attente d'instruction.

Puis, comme appelés par une tâche importante, ils commencèrent à s'organiser.

Lentement.

Méthodiquement.

——

Un paysage se dévoila.

Pas tout d'un coup — par couches. D'abord la ligne d'horizon. Puis les masses sombres qui se révélèrent comme des troncs d'arbres. Puis le sol, blanc, qui se révéla comme de la neige. Puis les détails — les empreintes anciennes, les ombres, la qualité particulière du ciel d'hiver dans une forêt qui n'avait pas été dérangée depuis longtemps.

Ce n'était pas le Japon.

Sa mémoire — sa mémoire à elle, ou la mémoire qui lui avait été récemment installée — lui envoya l'information avec une précision administrative : forêt laurentienne.

Ao avait grandi à Yokohama. Elle n'avait jamais quitté l'archipel. Forêt laurentienne aurait dû être un terme étranger. C'en était un. Et pourtant, le mot s'inscrivait dans son esprit avec le poids d'une donnée pertinente, comme si quelqu'un avait pris la peine d'ajouter la définition au bon endroit, juste à temps.

Elle accepta.

——

Une musique commença.

Elle n'entendit pas le début — la musique était déjà là quand elle commença à l'entendre, comme si elle avait toujours joué dans cette forêt et qu'Ao venait juste d'arriver à un endroit où on pouvait la percevoir. Des nappes électroniques lentes. Une pulsation grave. Une voix qui devait être quelque part mais qui n'était pas encore audible — la version instrumentale d'une chanson qu'Ao connaissait sans savoir d'où elle la connaissait.

Timeless.

Le mot apparut dans son esprit comme la forêt laurentienne était apparue. Une définition livrée juste à temps. La piste sonore d'un moment qu'elle n'avait pas encore traversé.

——

Une barre blanche se dessina au milieu du paysage.

Verticale. Fine. Lumineuse sans éclairer. Elle apparut à la hauteur des yeux d'Ao — à la hauteur où auraient été ses yeux si elle avait eu un corps stable dans cet espace — et elle se mit en attente.

Ao comprit qu'elle attendait quelque chose.

Quelque chose qu'on n'avait pas encore présenté.

——

La forêt retint son souffle.

La musique continua, lente, instrumentale, parfaitement neutre.

La barre blanche pulsa une fois, très doucement, comme un curseur dans une interface qui aurait été conçue pour quelqu'un qui n'avait pas encore appris à lire.

Et quelque part — pas dans la forêt, pas dans son corps, dans l'endroit en elle qui restait inchangé à travers les transitions — Ao sut qu'on allait lui demander de choisir.

Portail
03

Select

L'interface apparut comme apparaissent les interfaces.

Sans annonce. Sans transition. Elle était là maintenant, suspendue dans la forêt à hauteur d'yeux, exactement à l'endroit où la barre blanche avait pulsé. Mais ce n'était plus une barre. C'était un menu.

Deux options.

Pas trois, pas quatre.

Deux.

——
CHASSEUR
CONTRÔLEUR

Le typo était sans personnalité. Une police sans-serif standard, blanche sur fond transparent. La forêt restait visible derrière les mots. La neige, les troncs, le ciel d'hiver — tout continuait son existence comme si on avait projeté l'UI par-dessus sans modifier le décor.

Ao reconnut le format.

Elle avait joué assez de jeux dans son adolescence pour reconnaître un character select screen quand elle en voyait un. La seule différence c'était l'absence d'illustration. Pas de portraits des deux options. Pas de stats. Pas de description en bas qui s'affichait quand on hovered un choix. Juste les deux mots, à équidistance d'une ligne médiane invisible, et l'attente.

Timeless continuait, instrumental, parfaitement neutre.

——

Elle savait lequel des deux était à elle.

Pas par déduction. Pas par préférence. Par appartenance. Le mot CONTRÔLEUR était à elle de la même façon que sa propre main droite était à elle — antérieure à toute décision, déjà comprise, déjà sienne. Le mot CHASSEUR existait à côté, parfaitement légitime, parfaitement disponible, parfaitement pas à elle.

Elle nota qu'on ne lui demandait pas de comprendre pourquoi.

On lui demandait juste de cliquer.

——

Elle ne pouvait pas cliquer.

Elle n'avait pas de mains dans cet espace, ou si elle en avait, elles n'étaient pas configurées pour interagir avec une UI. Le menu attendait quand même. Donc l'interaction devait passer par autre chose — un regard prolongé, une intention orientée, la simple décision sans geste.

Elle dirigea son attention vers CONTRÔLEUR.

Le mot pulsa une fois.

——

Une voix arriva.

Pas dans la forêt — dans l'endroit en elle qui recevait maintenant les informations sans passer par les oreilles. Une voix d'annonce, féminine, polie, légèrement décalée — comme un doublage anglais sur un jeu japonais des années quatre-vingt-dix.

A CHOICE HAVE BEEN MADE

La grammaire fautive ne la dérangea pas. Elle nota qu'elle aurait dû la déranger et que ça ne le faisait pas. Have au lieu de has. Le pluriel sans sujet pluriel. Une phrase qui ne pouvait pas avoir été écrite par quelqu'un dont la langue maternelle était l'anglais, et qui ne pouvait pas non plus avoir été corrigée par quelqu'un qui aurait remarqué l'erreur. Une phrase qui avait été décidée, conservée, transmise — comme les peaux.

——

C'était tout.

Pas de confirmation. Pas de êtes-vous sûr. Pas de countdown. Le mot pulsa une fois et l'autre option — CHASSEUR — s'effaça lentement, comme un calque qu'on retirait d'une composition. La forêt resta. Timeless resta. Mais maintenant il n'y avait plus qu'un mot suspendu dans l'air.

CONTRÔLEUR

Puis le mot lui-même se modifia.

——

Les lettres se réorganisèrent. Pas dramatiquement — proprement, avec la même neutralité que tout le reste de l'interface. Le mot CONTRÔLEUR se compressa, perdit ses voyelles intérieures, devint quelque chose de plus court et de plus technique. Ao regarda la transformation se faire sans intervenir.

À la fin il restait deux caractères et un séparateur.

A | O
——

Elle reconnut son propre nom.

Pas son nom complet — son nom raccourci, séparé par un pipe vertical comme une fonction informatique. A pipe O. Le A à gauche, le O à droite. Le pipe au milieu qui ne disait pas ou, qui ne disait pas et, qui disait quelque chose entre les deux — un opérateur de transformation qui prenait l'input de gauche et le passait à droite après traitement.

Elle était devenue une fonction.

Elle ne le formula pas comme ça. Elle le sentit. Le mot fonction n'était pas dans sa tête au moment où ça se passait — il viendrait plus tard, beaucoup plus tard, dans une cuisine qu'elle ne connaissait pas encore, à un moment où elle aurait besoin du mot pour expliquer quelque chose à quelqu'un d'autre.

Pour l'instant elle sentit juste : je suis devenue ce que j'étais déjà.

——

L'UI disparut.

La forêt resta brièvement — quelques secondes pendant lesquelles A|O regarda la neige sans personne pour la regarder de l'extérieur. Timeless termina sa boucle instrumentale. Le silence prit la place de la musique sans le marquer.

Puis la forêt elle-même s'effaça.

——

Une pièce se reconstitua autour d'elle.

Pas par couches lumineuses comme la forêt — plus simplement. Comme si on avait remplacé un décor par un autre derrière un écran qu'elle n'avait pas vu se baisser. Elle se retrouva debout. Avec un corps. Avec des paupières qui clignaient. Avec une chaleur diffuse qui suggérait un poêle quelque part dans la pièce, et une lumière dorée qui suggérait des chandeliers.

La pièce était grande.

Le plafond était haut, peint d'allégories qu'elle n'identifia pas. Les murs étaient couverts de boiseries dorées. Des tapis empilés au sol comme dans un pays où on n'avait jamais entendu parler de minimalisme. Une cheminée à manteau de marbre — vrai marbre, A|O le remarqua plus tard, par contraste avec le reste.

Parce que le reste n'était pas en bois.

Le lit à baldaquin occupait le côté droit, drapé de soie bleue et brodé d'or aux endroits qu'on s'attendait à trouver brodés d'or — mais la structure elle-même, les quatre colonnes, la tête de lit sculptée, le cadre supportant le baldaquin, était en plastique. Un plastique laiteux, semi-transparent, qui imitait scrupuleusement les courbes rocailles du bois sculpté tout en refusant son opacité. La lumière des chandelles traversait les colonnes. Les sculptures — coquilles, feuillages, putti — étaient parfaitement reproduites, mais on voyait à travers, comme si quelqu'un avait moulé le mobilier d'origine dans une matière plus jeune que lui d'au moins trois siècles.

Le secrétaire était dans la même matière. Un secrétaire à abattant, pieds galbés, ornements rocailles — entièrement en plastique laiteux. Les tiroirs avaient leurs poignées en faux laiton qui était aussi du plastique, légèrement plus opaque, juste assez pour suggérer le métal sans le devenir.

Au centre de la pièce, un fainting couch dans la même matière, recouvert d'une soie pâle qui paraissait posée sur l'objet plutôt que tapissée dessus. Le meuble paraissait attendre quelqu'un qui aurait su comment s'y allonger — pas une posture moderne, une posture du dix-huitième siècle, avec une articulation des bras et du cou qui aurait dû s'apprendre dans l'enfance. A|O comprit qu'elle ne saurait pas s'y poser correctement. Le meuble n'était pas pour elle. Il était pour la pièce. La structure en plastique laiteux était parfaitement visible sous la soie aux endroits où le tissu suivait les courbes du cadre.

Sur le mur opposé au lit, un grand miroir vertical, lui, gardait son cadre en bois doré sculpté véritable. Le miroir descendait jusqu'au sol. Il reflétait la pièce avec une précision qui n'avait rien de particulier — sauf qu'A|O ne s'y voyait pas, et que les meubles en plastique laiteux y apparaissaient, eux, parfaitement reflétés. Le miroir reconnaissait la matière. Il ne la reconnaissait pas, elle. Elle remarqua l'asymétrie sans s'arrêter dessus. Le miroir attendrait.

A|O reconnut l'esthétique avant de reconnaître l'époque.

Louis XV.

——

L'information arriva exactement comme forêt laurentienne était arrivée dans le chapitre précédent — une définition livrée juste à temps, sans qu'elle ait à la chercher. Sa mémoire récemment installée fournissait les références culturelles au rythme où elles devenaient nécessaires. Style rocaille, années 1730-1740, mobilier de boudoir aristocratique français.

Elle ne se demanda pas comment elle savait. Elle s'attendait à savoir maintenant.

——

Sur le secrétaire, un livre.

Fermé. Posé à plat, parallèle au bord du meuble, comme placé par quelqu'un qui savait que la position comptait. A|O s'approcha — son corps marchait normalement, les tapis amortissaient ses pas, tout fonctionnait — et regarda le livre sans encore le toucher.

Il faisait vingt centimètres d'épaisseur.

Pas un livre qu'on lit en une soirée. Pas un livre qu'on porte facilement. Un volume relié pleine peau, cuir foncé presque noir, légèrement craquelé aux coins. La tranche montrait un papier dense, jauni, des centaines et des centaines de pages — peut-être mille deux cents, peut-être plus. A|O ne calcula pas. Elle estima.

Sur le dos, en lettres d'or estampées, un titre court :

ANOMALIE 7777

C'était tout. Pas d'auteur, pas d'éditeur, pas de numéro de tome. Juste le mot et le chiffre, espacés de la façon précise dont on espace les choses quand on tient à ce qu'elles soient lues séparément.

A|O posa la main sur la couverture.

Le cuir était tiède. Pas chauffé — habité. Comme si quelqu'un venait de le refermer. Elle souleva le plat avant. Le livre s'ouvrit avec la résistance lente d'un objet lourd qui n'avait pas été manipulé depuis longtemps, mais qui se souvenait d'avoir été manipulé souvent.

——

La page de titre portait le sous-titre.

Pas une page de garde, pas un frontispice gravé. La première page imprimée, centrée, calligraphiée à la main, à l'encre brune qui avait viré au sépia :

Les derniers trois mois de la vie de
Olivier Aumarey
(1660–1718)

A|O lut le sous-titre deux fois.

Pas pour le mémoriser — pour vérifier qu'elle avait bien compris ce qu'il disait. Les derniers trois mois. Pas la vie. Pas les dernières années. Les derniers trois mois. Un livre de vingt centimètres d'épaisseur pour rapporter trois mois. Ce qui voulait dire que la densité d'écriture par jour rapporté était considérable. Quelqu'un avait écrit comme si chaque heure d'Olivier Aumarey, entre une date qu'A|O ne connaissait pas encore et 1718, méritait sa portion de papier.

Et 1718 — A|O remarqua le chiffre sans se permettre de le commenter — devait probablement correspondre à l'année dans laquelle elle venait d'apparaître.

Elle s'arrêta.

Le chiffre 7777 lui dit quelque chose, par-dessus le reste.

Pas un souvenir précis — une résonance. Comme un mot qu'on entendait pour la première fois dans une langue qu'on parlait quand même. 7777 fit vibrer un endroit en elle qui n'avait pas encore été nommé, et A|O sut qu'elle aurait à lire ce livre, et qu'elle aurait à le lire maintenant — pas pour Olivier Aumarey, pas pour 1718, mais pour le chiffre lui-même.

Elle s'assit devant le secrétaire.

La chaise capitonnée était en plastique laiteux elle aussi, ses pieds galbés visibles sous le velours. La pièce était silencieuse. Quelque part dans le palais — parce que c'était évidemment un palais — quelqu'un d'autre vivait sa vie sans savoir qu'une femme japonaise venait d'apparaître dans une chambre Louis XV en 1718 pour lire un livre intitulé Anomalie 7777.

A|O tourna la page.

Chambre Louis XV